Livre d'Esther : Qui étaient les acteurs du drame ?
- Jean-Marc Thobois

- 19 mars
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A tout seigneur tout honneur, commençons par le roi Assuérus 1 Comme nous l'avons signalé plus haut, la plupart des spécialistes s'accordent pour l'assimiler à celui que les historiens grecs appellent Xerxès.
C'est aussi ce que fait la tradition juive qui le nomme «melech tipesh» (roi stupide) qui aurait fait fouetter la mer qui lui avait désobéi. Bien qu'habile politique, Xerxès était un homme vaniteux et superstitieux qui régnait sur un empire corrompu où les fondements du pouvoir étaient déjà sapés.
C'est lui, dit-on, qui avait offert une forte récompense à qui inventerait une forme nouvelle de volupté. Selon les sages d'Israël, il y avait longtemps qu’Assuérus cherchait à se débarrasser des juifs mais il ne savait comment s'y prendre. En effet, le roi prônait l'assimilation de tous ses sujets. La plupart des peuples qui composaient l'empire s'y prêtait car la consolidation de l'empire impliquait une telle assimilation. Les communautés juives seules y étaient réfractaires.
C'est Haman qui lui fournit l'occasion à laquelle il rêvait. Selon certains commentateurs, Assuérus avait alors pensé que la dispersion du peuple juif était le résultat de ses infidélités à son Dieu, qui l'avait donc abandonné. Le peuple juif avait cessé d'être le peuple de Dieu : « leur Dieu ne les écoute plus », s'était dit Assuérus. « Les juifs sont figés dans leur ritualisme et leur rigorisme » (midrash rabba sµr Esther) ou encore « leur Dieu s'est assoupi, il ne les écoute plus » (Talmud Mégila), « ils sont d'un autre temps et ne peuvent plus participer à l’histoire ». Assuérus, capricieux, ombrageux, irréfléchi, se laissa alors convaincre ...
Durant quatre ans, dès le début de son règne, il avait rassemblé une formidable armée pour venger la défaite de son père Darius par les Grecs à Marathon. Une série de défaites retentissantes l'attendait en Grèce : une défaite navale à Salamine en face d'Athènes, en 480 une défaite terrestre aux Thermopyles face aux Spartiates. La troisième année de son règne marqua la fin des révoltes, c'est semble-t-il, l'année de disgrâce de la reine Vasthi. Il épousa Esther après la défaite qu'il subit contre les Grecs quatre ans plus tard (Esther 2 v 15-17).
A partir de cette date, on note une augmentation sensible des hauts fonctionnaires perses portant des noms juifs (par exemple Néhémie), comme si l'influence d'Esther et de Mardochée avait continué à se faire ressentir dans la dernière partie du règne du roi. La traduction des Septante assimile Assuérus à Artaxerxès, mais il ne s'agit là que d'une des nombreuses erreurs que commet cette traduction comme le fait également Flavius Josèphe.
Haman
Haman pour sa part est qualifié d’Agaguite, c'est à dire descendant d'Agag, le roi Amalécite qu’épargna Saül. Haman constata la condition florissante des juifs dans la diaspora, mais estima qu'il y avait trop de juifs infiltrés dans les rouages de l'état. Il les soupçonna de double fidélité et chercha, semble-t-il, à venger ses ancêtres mis à mort par Samuel en méditant un horrible génocide.
Il fut le prototype des antisémites de tous les temps. Haman était superstitieux et décide de jeter le sort, « le pour » en perse, pour déterminer le mot le plus favorable à « l'exécution de ses desseins meurtriers », Comme dans l'histoire de Joseph, le récit s'articule alors autour du thème de l'élévation et de la chute l'élévation d'Haman au poste de Vizir par le roi allant de pair avec l'élévation projetée de Mardochée sur un gibet de 25 mètres de haut.
Puis Vient le thème de la chute, celle d'Haman devant ce même Mardochée qu'expliquent ses proches en disant : « Si celui devant lequel tu as commencé à tomber est de la race des juifs, plus rien ne pourra désormais arrêter ta chute ». Puis Haman tombe, devant le roi, au pied du lit où est allongée la reine, pour implorer grâce, ce qui précipita sa chute aux yeux du roi qui « l’élève » sur la potence qu'il avait dressée pour Mardochée.
Mardochée
Mardochée est un descendant de Qich, père de Saül qui épargna Agag, de sorte que les conséquences du péché de Saül se font sentir des siècles après 1 Au chapitre 2 v 6, nous rencontrons une difficulté chronologique : Mardochée aurait été un des déportés de 597, ce qui lui donnerait l'âge d'un des Patriarches antédiluviens ! En fait, selon la lecture que font les sages d'Israël, il faut comprendre que c'est son grand-père et non lui-même qui a été déporté de Jérusalem, lors de la première déportation. Mardochée porte un nom babylonien, celui de Marduk dieu suprême du Panthéon chaldéen.
C'est un nom qu'ont porté bien des personnages de l'époque. Les sources perses qui nous sont parvenues ne parlent pas de lui, si ce n'est qu'elles citent un officiel du nom de Moudekai fonctionnaire d'une certaine importance. Certains exégètes ont pensé qu'il pouvait s'agir de notre Mardochée biblique qui aurait déjà eu, à la cour, une certaine fonction officielle avant son élévation au poste de vizir. · Mardochée était-il un juif assimilé ?
Il ne semble pas qu'il respectait la « cachrout » (lois alimentaires de la Thora) à l'inverse de Daniel. Mais il gardait l'essentiel de la Thora et refusait de se prosterner devant Haman et ainsi de lui reconnaître un caractère divin. C'était un homme d'une grande sagesse, désintéressé pour lui-même, « cherchant le bonheur de son peuple ».
Esther
Esther dont le nom signifie «la cachée » était une orpheline élevée par Mardochée son oncle. Son nom hébreu était Hadassa (myrte). Comme Mardochée, elle portait un nom babylonien, celui d'Ishtar, la déesse de l'amour. Elle non plus ne mange pas « cacher » (selon les lois alimentaires de la Thora). Elle est « cachée » en ce que son vrai nom n'est pas connu, elle garde le secret de ses origines et ne les dévoile pas au roi.
C'est pourquoi Esther était si populaire parmi les marranes qui voyaient en elle et dans sa situation, un archétype de leur propre état. Le personnage d'Esther pose un problème sur le plan historique. Selon Hérodote, à cette époque, la femme de Xerxès se nommait Amestris, fille d'Otares, frère de Darius. Elle avait été mariée au roi bien des années avant Esther et avait gardé son influence sur le successeur de Xerxès, Artaxerxès.
Pour résoudre ce problème, on a deux solutions : ou Vasthi et Esther étaient en fait des épouses secondaires du roi, ou Amestris n'est autre que Vasthi. Sur le plan linguistique, cette deuxième solution est possible. Par son refus de se soumettre au roi, Vasthi manifeste un fort tempérament qui correspond bien à ce qu'Hérodote nous dit d'Amestris. De nombreux commentateurs accusent Esther de cruauté et de racisme en refusant de pardonner à Haman et en demandant au roi la mort de tous les ennemis des juifs. Certains vont même jusqu'à dire que « dans le livre d'Esther on voit les aspects les plus déplaisants du judaïsme ».
En fait, les juifs n'ont fait que se défendre face à l'endurcissement de leurs ennemis qui n'ignoraient rien du virement du roi et qui, malgré tout, s'obstinèrent dans leur folie meurtrière. A côté des personnages principaux, on trouve des personnages secondaires comme les eunuques favorables aux juifs, tels Hégaï (2 v 15), Hathac et Harbona.
L’Eternel Dieu…
Enfin, il faut évoquer le personnage principal du récit pourtant caché dans le livre : Dieu qui, comme Esther, est « nitsar» (caché). Nous l'avons vu, Esther est la « cachée ». Ce n'est qu'à la fin du livre qu'elle dévoile au roi ses secrets. Esther et Mardochée vivent dans un temps d'apostasie et d'infidélité du peuple juif, temps où ce dernier s'assimile dans la diaspora contrairement à ce que pensent Haman et le roi.
Le peuple juif est séduit par les richesses, le confort, la vie facile du vaste empire perse et préfère s'y installer plutôt que de remonter à Sion pour y reconstruire Jérusalem et le temple, comme l'Eternel l'avait ordonné. Aussi Dieu se cache-t-il, se tait et semble abandonner son peuple à son sort. Et pourtant Dieu est présent !
Même si les héros du drame, conscients de leur infidélité, n'osent même plus prononcer son nom I Mardochée fait plus qu'allusion à la providence quand il dit : « Si tu te tais maintenant, le salut et la délivrance viendront d'ailleurs pour les juifs, mais toi et la maison de ton père vous périrez et qui sait si ne n'est pas pour un temps comme celui-ci que tu es arrivée là où tu es !».
C'est une véritable profession de foi de la part de Mardochée ! Les nombreux retournements, coups de théâtre, rebondissements, montrent combien Mardochée avait raison. La langue hébraïque ne connaît pas le mot « pour » (le sort) qui est un mot perse. Pour la Bible, c'est Dieu qui tient le sort d'Israël entre ses mains et non le hasard. C'est lui qui fait que le « pour » tombe sur le douzième mois laissant ainsi presque une année aux juifs pour préparer leur riposte.
Dieu tient dans sa main non seulement le sort d'Israël mais celui de toutes les nations. D'ailleurs, les sages d'Israël ont noté que le nom de Dieu apparaît en quatre endroits clés du récit en acrostiches (en prenant les premières lettres de chaque mot). Au chapitre 5V4 quand Esther devant le roi demande : « que le roi vienne avec Haman au festin » : Yavo Hamelech Wé Haman.
En prenant les premières lettres des mots on trouve « YHWH » c'est là le moment fort du récit où se décide le sort d’Esther et donc du peuple juif. Puis, au chapitre 5 v 13, quand Haman explique aux siens qu'il est le seul auquel Esther ait fait la grâce de l'inviter au banquet qu'elle a préparé pour le roi.
Mais il déclare : « Cela n'a aucune importance pour moi » aussi longtemps que vit Mardochée, zeh einenouw shaveih ly ; en prenant les dernières lettres des mots on obtient à l'envers « HWHY », ce qui montre que Dieu est contre Haman et endurcit son cœur pour qu'il aille demander au roi de précipiter la perte de Mardochée sans savoir qu'alors il provoque la sienne. Au chapitre 1 v 20, « elle et toutes les femmes donneront honneur » : Hi Wecol Hanashim Yitanou, en prenant les premières lettres de ces mots on obtient à l'envers le nom de Dieu « HWHY ...
Ceci montre aussi une action négative de Dieu qui permet la répudiation de Vasthi pour amener l'élévation d'Esther au rang de reine, alors libre d'intervenir en faveur de son peuple. Enfin au chapitre 7 v 7, où il est dit qu’Haman comprit que son malheur était arrêté dans le cœur du roi : ky kaltah elaw haraah (YWHW).
En prenant les dernières lettres de ces mots, on obtient, à l'endroit, le nom de Dieu. C'est l'action à la fois négative de Dieu pour Haman et positive pour Esther qui met fin au drame. Les chances statistiques pour que ces apparitions du nom Dieu soient dues au hasard sont de deux sur dix mille. Enfin, le livre se termine par la conversion de nombreux païens au judaïsme, preuve que la gloire de Dieu est devenue manifeste pour tous.






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