Yom Kippour
Alors que Yom Kippour, le jour le plus saint de l'année, s'ouvre ce soir pour les juifs du monde entier, nous republions ici ce texte de Jean-Marc Thobois sur cette fête si singulière.
Yom Kippour. C'est la deuxième fête de l'automne, après la fête des Shofars. Selon les données de Lévitique 23, elle se célèbre 10 jours après cette fête.
Dans la Bible, elle est qualifiée de "Shabbaton", c'est-à-dire Shabbat des Shabbat, c'est donc le Shabbat par excellence, d'une certaine manière, le jour le plus important de l'année. Mais c'est aussi une fête austère, dans ce sens qu'elle n'est pas joyeuse. Kippour vient de la racine "Kapara" qui signifie couvrir, recouvrir. Cette expression vient d'un terme biblique qu'on trouve à plusieurs reprises en relation avec l'arche d'alliance. L'arche d'alliance, coffre d'acacia recouvert d'or possédait un couvercle que l'on appelait kaporet. Ce couvercle était considéré comme l'endroit où résidait la "shehina", la présence de Dieu, le Saint-Esprit. Ce couvercle était recouvert par des chérubins disposés aux deux extrémités, qui étendaient leurs ailes, lesquelles se rejoignaient exactement au centre de la kaporet.

Cet endroit redoutable était situé où reposait la présence de Dieu et c'est là qu'une fois par an, précisément ce jour de Kippour, le grand prêtre versait le sang du bouc expiatoire. Il faisait ce que l'on appelle en hébreu, la kapara, l'expiation des péchés. L'expiation consistait en fait à recouvrir entièrement le couvercle de l'arche avec le sang du bouc, d'où le mot kapara, le fait de recouvrir, qui signifie également expiation.
L'arche de l'alliance se trouvait à l'intérieur du lieu Très Saint dans le tabernacle, puis dans le temple. Ce lieu très saint encore appelé Devir était séparé du lieu saint par un voile que l'on appelait le parohet. Ce voile était infranchissable par tout autre que le grand prêtre et encore il ne pouvait pas pénétrer dans ce lieu Très saint à n'importe quel moment. Il pouvait le faire que dans ce jour du Kippour, ce jour de Shabbaton.
La kapara avait non seulement pour but d'expier les péchés, de recouvrir les péchés, de sorte que Dieu ne les voit plus, mais également de purifier une fois par an l'autel, le tempe et tout ce qui était attaché au sanctuaire.
Les recherches archéologiques ont permis de préciser que le lieu Très-Saint serait situé à l'endroit où se trouve aujourd'hui le Rocher vénéré par les musulmans et qui est enchâssé dans ce que l'on appelle improprement la "mosquée d'Omar" ou plus exactement ce que les musulmans appellent le "dôme du rocher". Du côté est de ce rocher, les archéologues ont redécouvert une anfractuosité creusée de mains d'hommes qui correspond exactement aux dimensions de l'arche de l'alliance, de telle sorte qu'on pense que cette anfractuosité a été réalisée volontairement pour qu'on puisse y déposer l'arche. En réalité, elle est un peu plus large que la dimension de l'arche proprement dite, car les archéologues pensent qu'à côté de l'arche, il y avait un exemplaire de la Thora.
Le traité Yoma du Talmud nous donne une description très précise des prescriptions relatives au jour du Kippour, quand le second temple subsistait encore.
Lorsque s'approchait ce jour redoutable entre tous, le grand prêtre se préparait soigneusement. Il passait la dernière semaine avant la fête à l'intérieur de l'enceinte sacrée du temple et il devait suivre une préparation spirituelle extrêmement stricte. La dernière nuit, il s'abstenait de dormir et pendant toute la nuit, on lui lisait des passages de la Thora. Il devait se sanctifier.
Kippour à l'époque du Temple
Jusqu'à nos jours, Kippour est caractérisé par un jeûne complet de 25 heures pour tous les israélites. Le grand prêtre, bien sûr, y était soumis à plus forte raison.
Quand venait le matin du Kippour, on amenait deux boucs sans défaut sur lesquels on jetait le sort. Un bouc était désigné pour l'Eternel et un autre bouc pour Azazel. Cette expression a donné lieu à bien des spéculations. C'est un nom mystérieux. D'aucuns ont pensé qu'il s'agissait du nom d'un démon et plus particulièrement de Satan.
Il est peu probable que la Bible, qui interdit de sacrifier aux démons, ait mis à part un bouc destiné au prince des démons. On pense plutôt que le nom Azazel qui signifie "errer", était une désignation du sort de ce bouc qui, après avoir été dépositaire des péchés d'Israël sur sa tête, était ensuite emmené pour errer dans le désert jusqu'à ce qu'il en meure, emportant ainsi loin du peuple, les péchés d'Israël. Le premier bouc, c'est-à-dire celui pour l'Eternel était sacrifié et son sang était recueilli. C'est avec ce sang, qu'alors que tout le peuple était dans une prière angoissée, le grand prêtre pénétrait au-delà du voile pour faire l'expiation sur la kaporet. Tout le problème était de savoir si Dieu allait ou non pardonner les péchés du peuple.
Comment pouvait-on le savoir ? Tout simplement, si le grand prêtre ressortait vivant de ce lieu redoutable entre tous, c'est que Dieu avait pardonné. Si le grand prêtre mourait dans le lieu très saint, c'est que Dieu refusait de pardonner. Le grand prêtre était parfaitement conscient qu'en entrant dans le lieu Très-saint, il risquait sa vie. Si par malheur, il devait mourir en effectuant ce travail d'expiation, personne n'aurait pu venir le rechercher dans le lieur Très-saint. Aussi le Talmud nous dit qu'avant que le grand prêtre pénètre au-delà du voile, on attachait des cordes autour de sa taille de telle sorte que, s'il mourait en accomplissant son office, on puisse tirer son cadavre à l'extérieur de ce lieu saint, sans y pénétrer soi-même. Bien sûr, pendant les quelques minutes où le grand prêtre effectuait son office au-delà du voile, le peuple était dans l'angoisse et on ne cessait de prier. Ce n'est que lorsque le grand prêtre reparaissait après avoir accompli son office, que l'angoisse disparaissait et faisait place à la joie.
On ne connaît pas d'exemples où le grand prêtre ne soit pas ressorti vivant du temple. Mais cette possibilité restait néanmoins en filigrane et l'angoisse persistait dans l'esprit des adorateurs. Lorsque l'on était certain que le pardon avait été accordé, le grand-prêtre se tenait devant cette foule, levait les mains et la bénissait en lui disant : "Shalom Alehem", la paix soit avec vous.
Puis, de toute la force dont il était capable, il prononçait à haute et intelligible voix le nom ineffable de Dieu, le tétragramme. Il était le seul à pouvoir prononcer ce nom uniquement ce jour de l'année, de telle sorte que depuis la destruction du temple, on a oublié la prononciation du nom de Dieu. Alors, lorsqu'elle entendait ce nom ineffable dont l'écho, selon ce que nous dit le Talmud, se faisait entendre jusqu'à Jéricho, le peuple se prosternait à terre, adorait et bénissait Dieu pour le pardon qui avait été accordé.

Alors, on faisait approcher le bouc mis à part pour Azazel et tous les anciens imposaient les mains sur la tête de ce bouc en confessant les péchés d'Israël. Puis un homme qui avait été désigné par le sort emmenait le bouc par la montée du Mont des Oliviers jusque dans le désert. Toute la foule suivait la progression de ce bouc jusqu'à ce qu'il ait disparu au-delà de la crète du Mont des Oliviers.
Selon le traité Yoma, par mesure d'humanité, on s'abstenait de laisser le bouc errer dans le désert. Celui qui avait été désigné pour s'occuper de lui l'emmenait jusqu'aux falaises qui surplombaient le site de Qumran et là le précipitait de cette dénivellation de plus de 300m pour que le bouc meure, sur le coup.
Le jour du Kippour aujourd'hui
Depuis que le Temple n'existe plus, ces rites ne peuvent plus être accomplis, mais on continue à célébrer Kippour.
Même les juifs détachés de toutes traditions religieuses ont néanmoins coutume de respecter ce jour. Il y a peu de Juifs qui ne respectent pas le jour de Kippour, notamment en Israël.
Ainsi que nous l'avons vu, Kippour est un jour de jeûne complet de 25 heures. 24 heures en principe, selon ce que nous dit la Bible, mais les rabbins ont décidé de rajouter une heure pour être sûr de ne pas empiéter sur la sainteté de ce jour.
Il est très impressionnant de vivre Kippour en Israël. Lorsque le soleil se couche, toute vie s'arrête, les rues se vident, pas un véhicule ne circule, si ce n'est des ambulances ou des véhicules absolument nécessaires. La foule se dirige vers les synagogues qui se remplissent, même des synagogues sont créées spécialement pour la circonstance. Certains vont jusqu'à passer la nuit dans les synagogues pour confesser leurs péchés.
Kippour est en effet un temps où l'on met sa vie en règle avec Dieu comme nous l'avons dit. C'est la dernière occasion qui est donnée à l'être humain avant que ne commence une nouvelle année. Il y a deux moments très forts dans l'office de Kippour tel qu'il se pratiques dans les synagogues. Lorsque la deuxième nuit va tomber, à la fin du Kippour, la tradition a introduit une prière particulière que l'on appelle la prière des "kol nidrei", de tous les vœux. On demande à Dieu de pardonner et de remettre tous les vœux qui ont été faits d'une manière imprudente ou sous la contrainte.
Cette magnifique prière a été introduite après le drame de l'Inquisition espagnole et de l'expulsion en 1492, lorsque de nombreux juifs ont été contraints de se convertir par la force au catholicisme. Le problème s'est posé pour les rabbins. Que fallait-il faire de ceux qui avaient apostasié sous la contrainte et qui ensuite voulaient revenir au judaïsme ?
Il fut donc décidé que ceux qui accomplissaient cette démarche de retour au judaïsme resteraient à l'extérieur de la Communauté jusqu'au Kippour suivant et la prière des "kol nidrei" consistait à demander que Dieu pardonne les vœux qui avaient été accomplis par les Marannes sous la contrainte. A partir de ce moment-là, les Marannes étaient réintégrés à l'intérieur de la Communauté d'Israël.
A l'occasion de la fête du Kippour, on lit aussi le livre de Jonas, dans la mesure où Jonas est un exemple de ce qui peut se passer lorsque l'homme se repent, même le non-juif.
Ici, la ville de Ninive, pécheresse, qui avait été l'objet d'un jugement en principe irrémédiable de Dieu, parce qu'elle s'est repentie spontanément, a pu éviter ce jugement, ce qui est un exemple pour tous ceux qui se repentent.
Il y a aussi une magnifique prière qui est tirée d'Esaïe 53 et qui montre que malgré l'interprétation traditionnelle que le judaïsme actuel donne d'Esaïe 53, à savoir que le serviteur n'est autre qu'Israël, on continue à comprendre que le serviteur de l'Eternel d'Esaïe 53 qui a été blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités, n'est autre que le Messie dont on demande la venue justement pour qu'il pardonne les péchés par ses souffrances et par son sacrifice expiatoire.
Cette prière est à mettre en relation avec une prière que l'on prononce le jour du Rosh Hashana, où nous lisons ceci : "Que ce soit ta volonté que la sonnerie du shofar que nous sonnons soit présentée devant toi comme si tu l'avait reçue d'Elie et du Prince de la face (Yeshoua), le prince Metahum (l'ange qui se tient à la droite de Dieu), selon le psaume 110 pour intercéder en faveur d'Israël, afin que tu sois rempli de compassion envers nous.
Lorsqu'on a fini de sonner le shofar, on déclare : "Que ce soit ta volonté ô Roi et Dieu de nos pères, que montent vers toi les anges et qu'ils portent cette sonnerie du shofar devant ton trône de gloire et que tu sois favorablement disposé à notre endroit pour expier nos péchés."
Lorsqu'apparaissent à la fin du Kippour les trois premières étoiles, a lieu ce qu'on appelle la "nehila", la fermeture. Le rabbin sonne le shofar : le destin de chaque être humain est scellé, selon ce qu'a été son attitude pendant toute cette période de repentance. S'il s'est véritablement repenti, alors il aura droit à une bonne signature dans le livre de vie. On formule cette prière : "inscris-nous pour la vie, toi le Dieu de vie".
Et pendant toute cette période des dix jours terribles, on se souhaite une "bonne signature". Lorsque retentit le son du shofar, lors de la néhila, cette signature a été réalisée par Dieu, soit dans le livre de vie, soit dans le livre du jugement, de telle sorte qu'il est trop tard...
Mais lorsque le son du shofar retentit, il proclame aussi la victoire sur satan. Il proclame par conséquent le pardon de Dieu et en principe, lorsque le son du shofar retentit lors de la néhila, c'est la joie qui fait place à l'angoisse et à la tristesse de ce jour et dès que Kippour est terminé, on va commencer à préparer la troisième des fêtes d'automne qui commence cinq jours après et qui sera la fête de Souccoth ou fête des tabernacles.

Kippour et le nouveau testament
C'est l'évangile de Jean qui a utilisé ce thème de Kippour, en relation avec l'œuvre d'expiation de Yeshoua, Jésus. En effet, Jean est des quatre évangélistes celui qui fait une assimilation entre Pâque et Kippour.
Le sacrifice de Jésus est présenté par Jésus comme un rituel de Kippour.
C'est ainsi que dans le jardin de Gethsémané, lorsque la foule des envoyés des grands prêtres et des Romains les cherchent pour l'arrêter, Jésus se désigne en leur disant : "Je suis". En grec, cela se dit "ego emi". Jean nous montre que lorsque le Christ prononce ces paroles, ses adversaires reculent et tombent à terre comme le faisait la foule le jour du Kippour, lorsqu'elle entendait le nom sacré. Jésus n'a pas parlé en grec à ses adversaires, mais en hébreu et dans cette langue, le verbe être n'existe pas. Personne ne peut dire "je suis". "Je suis", c'est tout simplement le nom sacré. Par deux fois, Jésus va prononcer ces paroles "Je suis" et par deux fois ses adversaires vont reculer, comme terrassés.
Jean veut donc ici suggérer que Jésus a prononcé le nom sacré comme le faisait le grand prêtre le jour du Kippour et que par conséquent son sacrifice n'est autre que le véritable Kippour qui va permettre l'expiation du péché d'une manière générale.
Les récits de la résurrection, selon Jean, sont aussi directement en relation avec le rituel du Kippour. Pour Jean, Jésus a pénétré dans le domaine céleste au moment de sa mort.
Il est entré dans ce lieu redoutable entre tous, mais il en est sorti vivant, ce qui est le signe que Dieu a accepté son sacrifice. De la même manière que, si le grand prêtre ressortait vivant du lieu très saint, c'était le signe que Dieu avait accepté le sacrifice et qu'il avait accepté de pardonner.
Ainsi selon Jean, le matin de la résurrection, Marie de Magdala cherche à toucher Jésus quand elle le reconnaît et Jésus lui dit : "Ne me touche pas, car je ne suis pas encore remonté vers mon père". Le soir de ce jour, alors que les disciples sont rassemblés dans la chambre haute, Jésus apparaît au milieu d'eux et il prononce les mêmes paroles que le grand prêtre quand il sortait du lieu Très-Saint : "Shalom alehem, la paix soit avec vous".
Puis, contrairement à ce qu'il avait interdit à Marie de Magdala de faire le matin même, il demande à ses disciples de le toucher pour s'assurer qu'il est bien vivant, qu'il est bien ressuscité et qu'il est bien un être de chair et de sang. Pourquoi cette contradiction ? Pourquoi Jésus demande-t-il aux disciples de faire le soir ce qu'il a interdit à Marie de Magdala de faire le matin ?

C'est qu'entre temps, comme nous le rappelle l'épître aux Hébreux, Jésus est remonté vers le Père dans le temple céleste, dont le temple terrestre n'était que la reproduction. Jésus est entré dans le temple véritable, non pas avec le sang des taureaux et des boucs, mais avec son propre sang et il a fait l'expiation pour les péchés du monde entier, une expiation qui n'est plus à renouveler, mais une expiation qui a eu lieu une fois pour toutes. Et le soir de ce jour, Jésus est de retour du temple céleste. Il est au milieu de ses disciples et comme le grand prêtre, il peut leur dire, maintenant que l'expiation du péché est faite et que Dieu a accepté le sacrifice comme vous pouvez le constater puisque je suis vivant, alors la paix soit avec vous.
Etant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu dire beaucoup plus tard l'apôtre Paul dans l'épître aux Romains et c'est exactement le sens de l'évangile de Jean et des récits de la résurrection dans cet évangile.
Bien sûr, cet évangile de Jean est à mettre en relation avec l'épître aux Hébreux.
L'épître aux hébreux est en réalité un "midrash", une explication du rituel de Kippour. L'auteur commence à nous présenter Jésus comme le grand prêtre, le souverain sacrificateur à la manière de Melchisédek, montrant qu'il est parfaitement habilité à exécuter le rôle du grand prêtre puis, qu'il a traversé les cieux, qu'il est entré dans le sanctuaire céleste que Moïse avait vu quand il était sur la montagne du Sinaï et dont il avait fait une reproduction sous la forme du tabernacle. Jésus a donc accompli l'expiation pour les péchés du monde entier et maintenant, il se trouve à côté des siens pour accorder ses bienfaits, sa bénédiction comme le grand prêtre le faisait quand il ressortait du lieu Très-Saint.
Il est bien évident qu'on ne peut comprendre le sens de ces textes du Nouveau Testament en dehors de l'arrière-plan vétéro-testamentaire et plus encore, celui de la tradition juive qui existait à l'époque de Jésus.
Et c'est pourquoi la fête du Kippour est un élément essentiel, parce qu'elle touche à l'essentiel du salut qui est révélé au travers du Nouveau Testament, elle touche aux réalités les plus sublimes et là aussi, nous voyons une fois de plus "l'ombre des choses à venir".
Chapitre tiré du livre de Jean-Marc Thobois "les fêtes de l'Eternel"






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