Le sort des juifs de Hongrie


D’élégantes chaussures à talons, des bottes usées, des petits souliers d’enfants… C’est un bien étrange monument qui se dresse sur les rives du Danube : une soixantaine de paires de chaussures de style ancien en métal, face aux eaux paisibles…



Situé entre le Parlement hongrois et le pont des chaînes, les Chaussures au bord du Danube sont un mémorial solennel, triste et touchant. Difficile, en effet, de rester insensible au souvenir des milliers de victimes juives amenées sur ces mêmes quais durant la Shoah pour y être exécutées par les membres du parti fasciste des croix-fléchées, en 1944-1945.

Les malheureux étaient forcés d’enlever leurs chaussures (qui seraient revendues au marché noir par leurs assassins) puis de s’aligner face au fleuve avant d’être sommairement fusillés. Leurs corps tombés dans le Danube étaient alors emportés par le courant. C’est pour que ce sombre épisode de l’histoire hongroise ne tombe pas dans l’oubli que le mémorial des Chaussures au bord du Danube (Cipők a Duna-parton en hongrois) est créé et conçu en 2005.








Le passé juif de Budapest


Ce mémorial n’est pas le seul souvenir du destin tragique des juifs hongrois. A quelques kilomètres, en plein centre-ville se dresse avec arrogance la magnifique synagogue de Dohàny utca de 3 500 places, construite entre 1854 et 1859. Unique de par son architecture de styles romantique et mauresque, calquée sur les plans des églises chrétiennes, la deuxième plus grande synagogue au monde (après celle de New-York), parfois qualifiée de « cathédrale israélite », séduit par ses fresques, sa rosace et ses formes géométriques multicolores. Une inscription sur le mur extérieur indique avec fierté que Theodor Herzl a vu le jour dans une maison voisine.



Le majestueux édifice cache pourtant des traces bien moins glorieuses du siècle dernier. Les restes du ghetto construit autour de la synagogue sont quasiment inexistants, sinon un pan du mur de délimitation, ainsi que le cimetière juif qui s’étend à l’extérieur du bâtiment religieux. Chose étrange pour un lieu de culte juif, puisque les morts sont considérés comme impurs et sont donc automatiquement enterrés loin des synagogues. Mais faute de temps et d’espace, exception fut faite pour enterrer les 2 281 juifs morts de faim et de froid dans le ghetto budapestois entre 1944 et 1945.



"L'arbre de vie", mémorial en hommage aux victimes juives

Dans le parc commémoratif, à quelques mètres de là, un « arbre de vie » ayant la forme d’un saule pleureur, réalisé par le sculpteur Imre Varga en 1991, défie l’obscurité des lieux. Construit au-dessus de fosses communes des victimes des nazis, chacune de ses feuilles arbore le nom d’un martyr, afin que leurs noms ne soient jamais oubliés. Un peu plus loin, une plaque rend hommage aux justes des nations qui ont opéré en Hongrie, ces hommes et femmes qui, au péril de leur vie, prirent la décision de faire preuve d’humanité et de venir en aide au peuple juif dans ses heures cauchemardesques. On peut notamment y lire les noms de Raoul Wallenberg, du vice-consul suisse Carl Lutz ou encore l’homme d’affaires italien Giorgio Perlasca.


Ce n’est qu’à partir de mai 1944 qu’Adolf Eichmann met en place la déportation des juifs hongrois vers Auschwitz. Jusque là "préservée" des rafles nazies, la communauté juive hongroise figure comme prochaine cible d'Hitler. Alors qu’un rapport de Rudolf Vrba et Alfred Wetzler, deux prisonniers échappés d’Auschwitz, détaille avec précision les projets diaboliques d’extermination des juifs hongrois par les nazis et parvient aux mains des alliés, ces derniers décident de ne pas agir et de concentrer leurs forces sur le front de l’ouest. Adolf Eichmann ne rencontre alors aucun obstacle à mettre en place son "opération Höss", en étroite collaboration avec le gouvernement hongrois. C’est ainsi que chaque jour, 12 000 juifs sont déportés de Hongrie d’avril à juillet 1944. En quelques semaines, la Hongrie est vidée de son demi-million de juifs. Ce massacre aurait-il pu être évité si les alliés avaient réagi aux sonnettes d'alarmes ? Nul ne le saura jamais.



Restes du mur du ghetto

On estime que, pendant toute la durée du conflit, ce sont près de 565 000 juifs (sur un total de 900 000 avant la guerre) qui sont assassinés par les nazis et les croix-fléchées. La quasi-totalité des juifs de province est anéantie mais la moitié des budapestois survit à l’Holocauste car bon nombre de juifs de la capitale sont secourus ou protégés par des diplomates tels que Raoul Wallenberg. Beaucoup de massacres ont été perpétrés avant l’arrivée des nazis en Hongrie en 1944, soit par le parti des croix-fléchées pro-nazis, soit par la population hongroise.



La responsabilité du gouvernement hongrois


Aujourd’hui, l’identité juive refait surface. Les journaux, les écoles, les orchestres klezmer en sont une preuve indéniable, même si un antisémitisme diffus n’a jamais réellement disparu. Sous le régime communiste, alors que le sionisme est réprouvé par l'État, la discrimination contre les cent mille Juifs survivant en Hongrie a continué et la communauté juive n'a cessé de se restreindre. Le massacre des juifs hongrois, que Churchill a considéré comme «probablement le crime le plus grand et le plus horrible de toute l’histoire de l’humanité », est devenu un sujet « embarrassant » après le changement de régime de 1989 notamment.


Plus récemment, un nouveau monument, qui va dans ce sens, a été édifié à l'initiative du chef du gouvernement Viktor Orban en 2015. Le mémorial des victimes de l'invasion allemande rend hommage aux hongrois, juifs comme non-juifs, qui sont tous victimes à part entière des agissements des allemands. Il met en scène l'aigle nazi fondant sur l'innocent et pur ange Gabriel, frêle symbole d'une Hongrie faible et vulnérable.

Cette représentation, construite incognito en une seule nuit, a provoqué un tôlé dans le monde entier. La tentative d'atténuation du rôle joué par le gouvernement hongrois dans la déportation et l'assassinat des juifs, comme des roms, vers Auschwitz a suscité de nombreuses réactions. Comme le rappelle l'historien Krisztián Ungváry : « 99 % des victimes étaient des Juifs, déportés par des autorités hongroises enthousiastes, et ce sont des Hongrois qui ont profité de ces déportations.»

En réponse à cet édifice controversé, de nombreuses personnes, dont des déportés, ont déposé en face de ce dernier des valises, accessoires, photos et témoignages de victimes de la shoah, en guise de preuves irréfutables de la responsabilité des autorités hongroises et du sort bien plus funèbre réservé aux juifs du pays.


La société hongroise n’a pas réglé ses comptes avec l’histoire, et François Fejtö fait remarquer que « personne n’a exprimé, au nom de la nation, sa condamnation et sa honte à l’égard des hongrois complices et les manuels d’histoire restent étonnamment laconiques à ce sujet ».




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