La disparition de la culture du shtetl

A l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, la population juive est grandissante dans le « Yiddishland ». Bien que ce terme désigne un pays qui n’a jamais existé en tant que tel, il regroupe l’ensemble des territoires sur lesquels les juifs se sont installés et multipliés au fil des siècles, depuis les rives du Rhin jusqu’aux portes de la Russie, avant sa destruction totale sous les coups des nazis. Ce « pays sans frontière » qui compte plus de onze millions de juifs avant l’Holocauste, ne reste pas un territoire stable ; ses appartenances changent au gré des événements politiques (notamment les partages successifs de la Pologne en 1772, 1793 et 1795 ou encore le démantèlement de l’empire Austro-Hongrois au lendemain de la Première Guerre Mondiale). Néanmoins, la particularité de ce territoire est qu’il se développe autour des shtetlech, villages typiquement juifs et yiddishophones dans lesquels les juifs, bien que majoritaires, partagent très souvent la bourgade avec leurs voisins chrétiens.


Le shtetl ou le village juif d’avant-guerre

Depuis les persécutions répétées du Moyen-âge, notamment lors des croisades ou des épidémies de peste noire, les juifs d’Europe vivent sous la menace constante de destruction. Petit à petit, ils se regroupent (ou y sont parfois forcés) dans des villes ou villages ruraux, plus ou moins à l’abri des hostilités et des pogroms de la population chrétienne. Le « shtetl » ou « shtetlech » au pluriel, « petite bourgade » en yiddish, devient alors le lieu de vie par excellence de la communauté juive. Ses habitants articulent leur quotidien autour des rites religieux, la synagogue occupant la place centrale de la bourgade. Il se différencie du ghetto du fait de son autarcie : le ghetto regroupe la population juive de la ville dans un quartier plus ou moins fermé ; le shtetl reste un village (ou une petite ville) indépendant économiquement et politiquement des voisins chrétiens, entre la vie rurale et la vie urbaine, où l’on circule librement.


Le shtetl est souvent traversé par la yidishe gas (rue des juifs) et la mark platz (la place du marché), où règnent agitation et affluence du matin au soir. Les artisans et commerçants se concentrent dans cette partie de la bourgade. La synagogue, qui sert également de mairie, s’élève au centre de la ville. Toutes les maisons sont construites en bois, aussi, les incendies ne sont pas rares. L’enseignement talmudique est essentiel. Les hommes passent environ dix heures par jour dans l’étude de la Torah. Les femmes se chargent de l’éducation des enfants. Selon l’idéologie du shtetl, « le monde repose sur trois piliers : la Torah, le service de Dieu et les actes de charité ». Car tzedaka (la charité en hébreu) est un élément-clé de la culture juive du shtetl, où bon nombre de familles vivent dans la misère.

Malgré les diversités culturelles, historiques, politiques et religieuses importantes des communautés juives d’Europe centrale, cet ensemble de petites bourgades juives éparpillées dans cet immense territoire n’est finalement fédéré que par son usage de dialectes issus d’une langue commune : le yiddish.


Le yiddish, symbole du shtetl

Cette langue dérivée de l’allemand, mais également constituée de 10 % de mots hébreux et 10 % de termes slaves (essentiellement polonais et russes), adopte des mots et des expressions d’autres langues locales selon les régions où vivent les communautés. Jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, l’expansion du yiddish est florissante et surtout, symbole d’une communauté toute entière, que ce soit dans les shtetlech ou bien même dans les ghettos. En 1939, elle est parlée par 12 millions de Juifs, soit plus de ¾ de la population juive en Europe. Plus encore, le yiddish s’exprime dans l’art, la poésie et la musique klezmer notamment, qui donnent naissance à des airs traditionnels encore célèbres de nos jours (A Yidishe mamé, Oifn pripitchik, repris dans La liste de Schindler), mais aussi la littérature (Isaac Bashevis Singer, prix Nobel en 1978), la peinture (Chagall…), la comédie musicale (comme Le violon sur le toit de Leonard Bernstein)… Tout ce folklore est imprégné de la culture du shtetl, alliant joie et tristesse, plaisir et souffrance, tendresse et angoisse.

Famille juive à Jedrzejow, Pologne

Car la vie au shtetl est loin d’être idyllique : la misère, le chômage, l’insécurité, les pogroms… voilà le quotidien de ses habitants. On assiste tout de même à une certaine différenciation entre le «Yiddishland » du nord (Lituanie, Biélorussie), dans lequel les juifs réussissent plus ou moins à s’intégrer et à lutter contre le ségrégationnisme ambulant, alors qu’au sud (Pologne et Ukraine), les pogroms à répétition marginalisent la population du shtetl. Ce phénomène explique la migration de masse des juifs du sud vers l’Amérique ou la Palestine au début du XXe siècle.


Le sionisme, berceau des idéaux sionistes

L’insécurité grandissante pour les juifs d’Europe, que ce soit à la suite des nombreux pogroms de l’Est ou de l’affaire Dreyfus de l’Ouest, on voit naître dans les années 1890 un nouveau mouvement : le sionisme. Considérées comme absurdes et insensées par ses compatriotes, les paroles de Théodor Herzl font écho parmi la jeune population des shtetlech (dans les années 1930, la moitié des juifs des shtetlech est âgée de moins de vingt ans). L’idéologie traverse rapidement le Yiddishland et dès la fin des années 1890, l’émigration de masse vers la Palestine s’organise. D’autres habitants du shtetl quittent la bourgade pour entrer dans des mouvements révolutionnaires. Ainsi, plus d’un million de juifs abandonnent le shtetl entre 1900 et 1920. La menace grandissante du nazisme motive quelques départs souvent précipités, jusqu’à l’invasion de la Pologne et la fermeture des frontières. Les juifs restants sont alors pris au piège…

Au cours de la Shoah, alors que les juifs citadins sont déportés, la plupart des habitants des shtetlech sont massacrés par les Einsatzgruppen lors de la « Shoah par balles » et leurs maisons incendiées. Après l’Holocauste, la plupart des juifs rescapés d’Europe centrale et orientale refusent de retourner dans leur pays d’origine où pogroms et antisémitisme continuent de régner sous les régimes communistes.



Et après ?


Le Mea Shearim, dernier shtetl des temps modernes ?

Ainsi, selon la volonté qu’avait Hitler de faire disparaître toute présence juive en Europe, de ces shtetlech ne reste aujourd’hui quasiment aucune trace. Le Yiddishland n’existe plus. En l’espace de six ans, la langue et la culture de plus de onze millions de juifs, avant 1939, ont presque disparu dans les cendres de la guerre. Quelques auteurs, musiciens et artistes contemporains tentent de maintenir en vie cette culture riche et empreinte de l’histoire de toute une communauté disparue. Un yiddish « standardisé » est encore enseigné comme langue facultative en Israël et des dialectes dérivés sont parlés par les familles hassidiques et ultra-orthodoxes (de Pologne notamment, mais aussi du quartier du Mea Shearim à Jérusalem). Néanmoins, l’avenir de cette langue est plus que préoccupant.


Aujourd’hui encore, le shtetl garde une image controversée en Israël. Nostalgie d’un âge d’or de la communauté juive en diaspora, richesse culturelle perdue et piété religieuse exemplaire… Mais aussi la caricature même de ce que le sionisme voulait détruire : la vie humiliée, menacée, la soumission… Idéal ou désillusion ? Quoi qu’il en soit, le shtetl reste un brûlant souvenir de la communauté juive d’avant-guerre.



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