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Une des plus grandes forfaitures de l'Histoire

Dernière mise à jour : 25 avr. 2023

Article paru en 1995 dans le Keren n°27



Paris, 5 Janvier 1895 : Cour des Invalides, place de Fontenoy. Vers 8 h 45, quatre artilleurs conduits par un gradé escortent un prisonnier, le « traître » Dreyfus, de la prison exiguë de l'Ecole militaire où il était enfermé depuis la matinée, jusqu'au milieu de la place où se trouvent stationnés au garde-à-vous deux détachements de soldats des régiments de la garnison de Paris. Dans un coin de la cour, parmi les quelques journalistes et diplomates venus assister à la cérémonie, un jeune journaliste hongrois nommé Herzl peut entendre la rumeur acerbe et les cris de haine provenant de la foule, difficilement contenue derrière les grilles par la police.

Tandis que la sinistre parade commence, on entend : « A mort ! Mort aux juifs ! A mort Judas...»

Le général Darras, de son cheval, s'écrie alors : « Alfred Dreyfus, vous n'êtes plus digne de porter les armes. Au nom du peuple français, nous vous dégradons. »



Et pendant qu'un adjudant lui arrache ses galons, Dreyfus sans faiblir reste droit, figé, au garde-à-vous. N'écrivait-il pas quelques jours plus tôt à Maître Demange, son avocat :

« Je marcherai à ce supplice épouvantable, pire que la mort, la tète haute, sans rougir. Vous dire que mon coeur ne sera pas affreusement torturé quand on m'arrachera les insignes de l'honneur que j'ai acquis à la sueur de mon front, ce serait mentir. J'aurais certes mille fois préféré la mort. »

Et pendant qu'on le fait ensuite défiler entre les troupes, Dreyfus proteste, clame son innocence.

Il hurle :« Soldats, on dégrade un innocent ! Soldats, on déshonore un innocent ! Vive la France ! Vive l'armée ! » Pour toute réponse il n'obtient que des hurlements plus virulents encore de la foule. Douze jours après sa dégradation, Dreyfus par une nuit glaciale est emmené à La Rochelle d'où il part pour l'île de Ré. Enfin le 22 Janvier 1895, le « Ville-de-Saint-Nazaire » appareille emportant avec lui le «traitre» vers la Guyane pour le bagne et pour l'oubli à perpétuité. L'affaire Dreyfus est terminée, semble-t-il.

Il s'avèrera, en fait, qu'il ne s'agit que de la fin du premier acte de ce que l'on appellera par la suite « l'Affaire». Oubliée dans un premier temps, elle resurgira quelques années plus tard, opposant dans un climat passionnel deux France, l'une «dreyfusarde», l'autre « antidreyfusarde », charriant avec elle les relents de la vieille haine antisémite que l'on croyait disparue depuis la révolution de 1789. Passant de l'âge de la foi à l'âge de la science, cette haine sera reprise notamment par Drumont et ses disciples qui tenteront de l'ériger comme fait scientifique, et comme doctrine politique, pavant ainsi la voie aux thèses nazies de Hitler.

« La voie ordinaire »


Au début de l'année 1894, la France est à cent lieues d'imaginer qu'elle va traverser une crise qui va mettre en péril la république elle­ même. A cette date, la France entre dans une crise économique. La république se débat contre les forces contraires qui l'entourent. L'armée, elle, recueillant un grand nombre de nostalgiques de l'ancien régime, de déçus, de frustrés, reste hermétique aux idées démocratiques.

Dans cette France, l'heure est plutôt à l'assimilation pour les juifs. Ils sont citoyens français au même titre que tout autre français.


« L'Affaire » va commencer le 26 septembre 1894, lorsque la « section statistique», nom pudique qui désigne en fait le bureau des services de renseignements français, découvre dans une liasse de documents provenant des poubelles de l'ambassade d'Allemagne une lettre qui va bouleverser l'état-major. C'est madame Bastian, ou ce que l'on appellera la « voie ordinaire», employée comme femme de ménage à l'ambassade d'Allemagne, qui était chargée de récupérer les vieux papiers dans les poubelles pour le compte des renseignements français. Cette fois-ci, c'est de la poubelle de l'attaché militaire allemand, le colonel von Schwartzkoppen qui avait la fâcheuse habitude de ne pas brûler les documents qu'il jetait, que madame Bastian apportait, parmi sa moisson habituelle, les morceaux du fameux document au commandant Henry qui les transmettait à son chef, le commandant Sandherr.

Une fois recomposée, cette lettre non signée, adressée au colonel von Schwartzkoppen, révélait les informations suivantes :

« Sans nouvelle m'indiquant que vous voulez me voir, je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants : 1° Une note sur Je frein hydraulique du 120 et fa manière dont s'est conduite cette pièce ; Une note sur les troupes de couverture ; 3° Une note sur les modifications aux formations d'artillerie ; 4° Une note relative à Madagascar ; Un projet de manuel de tir de l'artillerie en campagne. Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne peux l'avoir à ma disposition que très peu de jours... Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai, à moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in extenso et que je vous en adresse la copie. Je vais partir en manœuvres. »

A l'évidence ce document, que l'on appellera bordereau, révèle l'existence d'un espion parmi les officiers. Très vite le dossier arrive sur le bureau du général Mercier, Ministre de la guerre. Entouré des généraux de Boisdeffre, Gonse et du commandant Sandherr, Mercier va tenter de découvrir le traître au plus vite. Sa réputation est mauvaise et son incapacité lui a valu d'être attaqué par la presse. Il espère donc restaurer son image de marque en démasquant l'espion dans les délais les plus brefs.


Les officiers chargés de l'enquête vont alors émettre l'hypothèse, fausse par ailleurs, que le traître est un officier d'état­ major, alors que le véritable coupable était officier de troupes. Cet officier ne peut être alors qu'un stagiaire ayant accès aux quatre bureaux d'où provenaient les documents transmis. L'étau ainsi formé se resserre alors sur un officier qui attire la suspicion des enquêteurs. Il s'agit du capitaine Alfred Dreyfus. Cette conviction est renforcée par le besoin de trouver rapidement un coupable et aussi par le fait que Dreyfus est juif, et de plus juif apatride puisqu'une partie de sa famille est restée en Alsace occupée. Pour appuyer ces accusations un peu légères, on fait appel à des experts en écriture qui comparent l'écriture du bordereau et celle de Dreyfus. Mais les conclusions sur le sujet diffèrent. Il faut que Dreyfus soit traître, et tout est prêt pour passer à l'étape suivante.

Dreyfus est donc convoqué le lundi 15 octobre, au cabinet du chef d'état-major, le général de Boisdeffre. On lui a prescrit de se présenter en tenue bourgeoise. Et c'est sans se douter de la machination terrible dont il va être la victime qu'il se présente au commandant Du Paty de Clam. Celui-ci lui demande de rédiger pour lui une lettre. Dreyfus prend la plume et Du Paty commence la dictée :

« Ayant le plus grand intérêt, Monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait passer avant mon départ en manœuvres, je vous prie de me les faire adresser d'urgence par le porteur de la présente. Je vous rappelle qu'il s'agit de : 1° Une note sur le frein hydraulique du canon de 120, et sur la manière dont la pièce s'est conduite...»

Le commandant attend avec fébrilité l'instant où Dreyfus démasqué s'écroulera et avouera sa traîtrise. Mais Dreyfus ne manifeste aucun signe particulier. - « Qu'avez-vous, capitaine, vous tremblez? - J'ai froid aux doigts. »

Du Paty de Clam mettant fin à l'épreuve lance alors : - « Au nom de la loi je vous arrête. Vous êtes accusé de haute trahison. »

Et sur ce, Dreyfus est emmené dans la plus grande discrétion à la prison du Cherche-Midi. - « Je tombai dans un état de surexcitation terrible, je hurlais de douleur, je marchais dans ma cellule, heurtant ma tête contre les murs. »

Dreyfus croit devenir fou.

« L'Affaire » éclate

Bien que frappée du sceau du secret le plus absolu, l'arrestation du capitaine est révélée peu de jours après par le journal antisémite de Drumont, « La Libre Parole », renseigné par une indiscrétion commise par le commandant Henry. L'armée ne peut alors démentir et Dreyfus est renvoyé devant le Conseil de guerre.

« Enfin le jour de ma comparution approche, écrit Dreyfus, j'en finirai donc avec cette torture morale. Ma confiance est absolue. J'aurai affaire à des soldats qui m'entendront et me comprendront. La certitude de mon innocence entrera dans leur coeur. »


Mais les chances de Dreyfus sont minces, d'autant plus que le procès se déroule à huis-clos. Au moment du délibéré, le général Mercier, pris d'incertitude quant à la décision finale, fait remettre secrètement aux membres du Conseil, par le biais du commandant Du Paty, une enveloppe scellée contenant un dossier destiné à appuyer les preuves de la culpabilité de Dreyfus. Le procès commence le 19 décembre, s'achève le 22 du même mois, avec la condamnation à l'unanimité de Dreyfus à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire.

« Le petit bleu »

Pendant que Dreyfus, déporté sur l'île du Diable, supporte le traitement« spécial» qu'on lui a réservé, la section statistique continue comme d'habitude de récolter des documents par la voie ordinaire. Le lieutenant-colonel Picquart a succédé au commandant Sandherr. Vers la fin de mars 1896, Picquart découvre une carte télégramme pneumatique, un « petit bleu » ainsi rédigé:

« Monsieur, j'attends une explication plus détaillée que celle que vous m'avez donnée l'autre jour sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes relations avec la maison R. ou non. Signé: C. »

Ce « petit bleu » porte l'adresse suivante :

« Monsieur le commandant Esterhazy 27, rue de la Bienfaisance. »

Le « petit bleu » n'est pas timbré, l'expéditeur ne l'a donc pas envoyé et l'a déchiré. Tout d'abord, Picquart imagine qu'il y a un deuxième coupable. Il se procure alors des lettres d'Esterhazy. L'étude minutieuse de l'écriture de ce second suspect rappelle à Picquart une écriture bien connue, celle du bordereau ! Dreyfus n'a sans doute pas été condamné sur cette seule accusation. Le dossier secret doit comporter les preuves principales. Mais le dossier qu'il se fait remettre est sans intérêt, et ne constitue nullement une preuve supplémentaire. Si donc Esterhazy est l'auteur du bordereau, Dreyfus expie à l'île du Diable un crime qu'il n'a pas commis.

Picquart communique à ses chefs son incroyable découverte. Seulement lui ne sait pas que Henry, Du Paty et Mercier ont trompé les officiers du Conseil de guerre en faisant en sorte que le procès soit truqué, et qu'il leur est impossible de faire marche arrière. Picquart devient gênant. Son côté un peu trop honnête lui vaut d'être muté dans l'Est, puis on l'envoie commander le 4ème régiment de tirailleurs à Sousse, en Tunisie.


De son côté, Matthieu Dreyfus tente désespérément d'attirer l'attention sur le cas de son frère, pour obtenir la cassation et la révision du procès. Pour ce faire, en Septembre 1896, il répand par les journaux la fausse nouvelle de l'évasion de son frère.

Puisque parmi l'opinion, certains remous commencent à menacer le complot monté pour accuser Dreyfus, il faut en finir définitivement avec cette affaire. Il faut rendre les preuves de la culpabilité du juif, indéniables, flagrantes. C'est Henry qu'on charge de fabriquer un faux qui implique Dreyfus.


Pourtant, peu à peu, l'affaire renaît dans les esprits, orchestrée et amplifiée par les média. Avec la parution du premier fac-similé (bordereau) dans la presse, un nom tend à susciter de plus en plus de controverses parmi l'opinion : Esterhazy. Comment expliquer la ressemblance de l'écriture du bordereau avec son écriture personnelle? Une instruction judiciaire est donc ouverte contre lui, qui grâce à l'intervention de l'état-major se termine sur un non-lieu. Les antirévisionnistes triomphent.



« J'accuse »



Trois jours après, le journal « l'Aurore » publie une lettre ouverte de Zola, dans laquelle il accuse nominativement les principaux responsables de la condamnation de Dreyfus. C'est le célèbre « J'accuse ». Cet article fait l'effet d'une bombe, et va permettre de rouvrir véritablement le dossier Dreyfus. Il sera condamné pour cela à un an de prison.

Quant à Picquart qui lui est de retour en France, il est arrêté et conduit à la prison du Cherche-Midi. On le soupçonne d'avoir couvert Dreyfus.




Malgré cela, l'agitation continue.

Le 13 Août 1898, le capitaine Cuignet découvre le truquage du " faux Henry". Après s'en être reconnu l'auteur, le commandant est conduit à la prison du mont Valérien, où il se donne la mort. Et c'est en plein remous politique que les Chambres décident de casser l'arrêt du premier Conseil de guerre et renvoient Dreyfus devant le Conseil de guerre de Rennes. Mais une fois encore, Dreyfus qui croit fermement en sa réhabilitation, va devoir subir le choc d'une nouvelle condamnation le 9 Septembre 1899 à dix ans de détention. Cependant la Chambre vote une loi d'amnistie concernant Dreyfus et ses accusateurs, et concernant tous les faits relatifs à l'affaire Dreyfus.


En 1906, suite à de nouvelles découvertes dans le dossier Dreyfus, la Cour de cassation casse sans renvoi le verdict de Rennes. Dreyfus se trouve enfin réhabilité.


Le 21 juillet 1906, au cours d'une parade militaire, Dreyfus est décoré de la légion d'honneur au beau milieu de la cour de l'Ecole militaire où, 11 ans plus tôt, il subissait l'injure et la haine.


« Commandant Dreyfus, je suis heureux d'être chargé de vous décorer » clame le général Gillain.


On entend alors : « Vive Dreyfus ! »


Le 14 juillet 1907, le commandant Dreyfus sollicite du général Picquart, Ministre de la guerre, la possibilité de prendre sa retraite. Sa terrible épreuve et son séjour à l'île du Diable avaient bouleversé sa vie et ruiné sa santé. Fièvres, fatigues, cauchemars rythment désormais ses jours et ses nuits.

« Je n'étais qu'un officier d'artillerie qu'une tragique erreur a empêché de suivre son chemin. »


Dreyfus s'enferme alors dans une vie de famille bien cloisonnée. Il reprendra du service en 1914 avec le grade de lieutenant­ colonel. Puis il mourra le 12 juillet 1935 à l'âge de 76 ans d'un arrêt cardiaque.


Mais la fin de « l'Affaire » ne signifiera pas pour autant la fin des polémiques. Le cas Dreyfus est largement dépassé. L'anti­ dreyfusisme est devenu une idéologie, un dogme politique, et

« l'Affaire » une répétition générale avortée du génocide hitlérien.





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1 Comment


Quelle tristesse... Les choses n'ont pas vraiment changé aujourd'hui, car la haine d'Israël et les faux procès qui lui sont faits quotidiennement sont autant d'affaires Dreyfus qui continuent, d'une autre manière, sans parler de la scandaleuse affaire Sarah Halimi par exemple...


Tout ce qui se rattache à Dieu fait l'objet d'une haine farouche et mortelle : Israël, l'Église, la Création, l'autorité de Dieu, ses lois, sa pensée, la personne de Christ... Ainsi, quelle que soit l'époque, l'antisémitisme, comme la tête coupée d'Amalek, repousse toujours d'une autre manière, sous une autre forme, en un autre lieu. Ce n'est pas une question de progrès, de science, de modernité ou de quoi que ce soit d'autre. La haine demeure.


Je me demande bien…

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