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Le christianisme est-il une religion juive ?


On doit cette formule au regretté professeur David Flusser qui avait été titulaire de la chair de nouveaux testament à l'Université hébraïque de Jérusalem.


C'est par cette formule qu'il définissait l'émergence du christianisme et les relations qui l'unissaient au judaïsme, la religion-mère. À partir de ces recherches, nous voulons présenter 15 propositions qui définissent ces relations, hier comme aujourd'hui.


1) Jésus était juif, il est né et il a vécu dans la foi juive dont il ne s'est jamais séparé et c'est à cause de cette fois même qu'il est mort. Selon Paul, il est né sous la Torah (Galates 4 v. 4). La littérature chrétienne est née dans le même environnement culturel et religieux que la littérature juive de l'époque. Il n'y a pas d'influence grecque dans le Nouveau Testament comme l'ont cru certains théologiens ; le christianisme vient du judaïsme et non de l'hellénisme, même s'il s'est ensuite adapté à la mentalité grecque.


2) Jésus ne s'est pas opposé au judaïsme de son temps. Il a certes critiqué ce qu'il a considéré comme des déviances du véritable judaïsme. Le Nouveau Testament contient le même type de polémique que celle que l'on trouve dans les sources juives de la même époque et au sein du judaïsme contemporain. En tant que Messie, il se situe dans le courant des espérances juives. Même si Jésus critique les Juifs de son temps, il le fait dans l'amour. C'est plus tard que ses paroles sont devenues des prétextes pour diaboliser les Juifs. Jésus n'a aboli ni la Torah, ni le Shabbat, il n'a fait qu'en donner la véritable signification et dénoncer des pratiques erronées.

Le christianisme est né d'une rupture avec le judaïsme à partir du moment où les chrétiens se sont révélés incapables d'admettre un judaïsme non chrétien.

3) Jésus n'est pas venu révéler un autre dieu, ni une nouvelle nature de Dieu contrairement à ce qu'a fait Mahomet ; son dieu est le Dieu d'Israël. Jésus était un apocalypticien et par conséquent son enseignement comprenait des éléments révolutionnaires. Il a par exemple, annoncé la destruction du Temple et son remplacement par un autre que Dieu construira.

Son enseignement sur la responsabilité individuelle était nouveau et révolutionnaire, tout comme l'était son enseignement particulier sur l'amour, mais cela n'allait pas à l'encontre de la Torah d'Israël.

Ce n'est que beaucoup plus tard que le christianisme, en déformant l'enseignement de Paul, introduira la haine de la Torah qui ira de pair avec la haine d'Israël, car les deux haines sont liées. En fait, Jésus le juif ne s'est jamais révolté, ni contre le judaïsme, ni contre la Torah.


4) Jésus a été mis à l'index par la classe dirigeante dont il avait dénoncé le leadership corrompu comme l'avaient fait avant lui les prophètes d'Israël. Ce sont les saducéens qui l'ont livré aux Romains après l'avoir accusé d'être un blasphémateur, bien qu'il n'y ait aucune trace de blasphème en lui. Il a donc été crucifié par les Romains en tant que "roi des Juifs", c'est-à-dire rebelle contre César et les autorités romaines.


5) Les disciples et l'Eglise ancienne ont témoigné que Jésus n'a jamais voulu rompre avec le judaïsme, ni créer une religion différente. Le christianisme est né d'une rupture avec le judaïsme à partir du moment où les chrétiens se sont révélés incapables d'admettre un judaïsme non chrétien. Jusqu'à ce jour, l'existence d'un judaïsme non chrétien est pour l'Église un point d'interrogation.


6) L'accusation de déicide est née comme conséquence de cet état de fait. C'est parce que les Juifs dans leur majorité ont refusé le message chrétien qu'on est arrivé à les accuser d'avoir crucifié Jésus. Cette accusation a d'abord été une polémique interne au judaïsme et a pris naissance dans les cercles juifs chrétiens qui, pour être fidèles à leur maître, se devaient de dénoncer le caractère inique et injuste de son procès et de sa mort. Puis, elle a été reprise par les chrétiens d'origine païenne qui en ont fait une accusation de déicide comme une arme destinée à détruire Israël.


7) Le judaïsme n'a pas la nature d'une religion universelle, même s'il acceptait en son sein des païens que l'on appelait des "craignants Dieu". Les non-juifs avaient les plus grandes difficultés à se plier au joug de la Torah. Pour que le judaïsme devienne une religion universelle, il fallait qu'il devienne une religion non liée à la Torah et jusqu'à un certain point, détaché du peuple juif souvent haï, déjà à cette époque. À l'inverse de l'Inde ou de la Perse, l'Occident ne connaissait pas de religion des commandements. Après la révolte de Bar Korba, la question du salut de l'âme était devenue la préoccupation essentielle du monde païen.


Aujourd'hui, le judaïsme est admis et toléré, mais seulement en tant que religion.

8) Le christianisme naissant répondait à toutes ces exigences : celle d'une religion universelle détachée des commandements et non légaliste qui répondait aux interrogations essentielles des non-juifs. En cela, elle apparaissait comme un prolongement du judaïsme, ou plus exactement comme le véritable judaïsme adapté au monde païen. Pour accomplir cette mission, le christianisme, bien qu'issu du judaïsme, fut amené à adopter la mentalité grecque.


9) Après Constantin, lorsque le christianisme devint la religion officielle de l'Empire, on fit interdire aux Juifs de pratiquer la Torah, ce qui consomma la rupture totale entre judaïsme et christianisme, deux religions qui évoluèrent ensuite en relation antagoniste l'une avec l'autre, ce qui est encore le cas de nos jours. Après Constantin, une grande partie des chrétiens ne savait même plus que Jésus était juif.


10) La rupture entre les deux religions avait toutefois été préparée dès le début du 2e siècle par les Pères de l'Église qui, voulant donner au christianisme naissant ses lettres de noblesse dans l'Empire Romain, l'avaient coupé de ses racines juives et avaient fait de la philosophie grecque la véritable "preparatio evangelica". Toutefois, l'idéalisme de Philon d'Alexandrie avait déjà éloigné les chrétiens de la pensée juive plus que les Pères de l'Église.


11) L'idée que les martyrs expient les péchés d'Israël est profondément ancrée dans le judaïsme. La théologie de la Croix part de cette conviction : Puisque Jésus est mort en martyr, sa mort expie les péchés du peuple.


12) De même, la foi au Messie préexistant assimilé déjà à cette époque à la sagesse du Livre des Proverbes ou à la Torah. Quant aux targoum, traduction araméenne de la Bible, ils parlaient du Messie comme de la "Memra", c'est-à-dire la Parole de Dieu évoquée dans le prologue de Jean (Jean 1). Ainsi, la doctrine de l'Incarnation a des racines juives et la divinité de Jésus qui choque tant les Juifs modernes en est la conséquence et le développement.


13) Aujourd'hui, le judaïsme est admis et toléré, mais seulement en tant que religion. C'est pourquoi, la Bible - et non l'œuvre des théologiens - doit redevenir la base de la foi chrétienne. Le christianisme doit critiquer sa propre tradition pratiquement depuis ses origines.


14) Comme nous l'avons montré, il était nécessaire que le christianisme se détache du judaïsme pour qu'il devienne une religion universelle. Aujourd'hui, ce but est atteint, mais pour cela, le christianisme a dû payer un lourd tribut : se détacher de ses racines juives.

De nos jours, puisque le christianisme est devenu universel, ce détachement ne s'impose plus, au contraire, le christianisme doit retrouver ses racines et se ressourcer au judaïsme.

Pour cela, il doit aussi revenir à l'enseignement de Jésus qui a parfois été considérablement éclipsé par l'insistance mise sur la théologie de la croix.


Le problème numéro un du christianisme moderne est qu'il a, dans une large mesure, été amené à se désintéresser de l'enseignement de Jésus. Il n'est certes pas question de relativiser la théologie de la croix et l'oeuvre de salut qui en découle, mais de faire des païens qui ont accepté Jésus et qui ont adopté cette théologie de la Croix, des disciples, c'est-à-dire de ceux qui suivent l'enseignement du Maître.

C'est ce que Jésus lui-même avait demandé à ses apôtres : " faites de toutes les nations des disciples... Et enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai prescrit..."


15) Jésus, dont le christianisme a fait le "Christ", a été perçu par le judaïsme pendant des siècles comme un étranger par son propre peuple. Israël n'a jamais pu reconnaître dans l'image que lui en ont donné les chrétiens autre chose qu'un ennemi de son peuple. Il est donc devenu entre juifs et chrétiens un facteur de division, d'incompréhension et de discorde.


Aujourd'hui (et le christianisme n'y est pour rien), le peuple d'Israël rassemblé sur sa terre et ayant retrouvé sa dignité, est en train de redécouvrir Jésus comme étant l'un des siens et même comme un des plus grands hommes d'Israël. C'est pourquoi étudier ensemble, juifs et non-juifs, le véritable enseignement de Jésus à la lumière des sources juives ne pourra être qu'une occasion d'enrichissement mutuel. Alors Jésus, qui a été facteur de division et d'incompréhension entre les deux religions, pourra redevenir un facteur de rapprochement et un trait d'union en attendant la grande rencontre finale.

1 commentaire


md94
08 juil.

Tout à fait, tout est très juste, mais ces rencontres restent malheureusement trop rares, les Juifs étant moins nombreux que les chrétiens et les chrétiens eux-mêmes étant globalement réticents face à ce genre de démarche. Il faut enseigner, des deux côtés, la fin du mépris pour les uns et pour les autres, apprendre à s'écouter et à s'enrichir de l'autre, ce qui est la volonté de Dieu et de Jésus dans ces derniers jours. Toutefois, il va falloir du temps et de la pédagogie pour arracher vingt siècles d'enseignements erronés et de réflexes antijuifs à l'Eglise, qui est parfois de bonne volonté mais manque de connaissance...

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