Bible et traductions

Entretien réalisé par Alexandre Nanot en Octobre 2019 à Saint-Paul-Trois-Châteaux.

L'Entretien complet peut être lu en cliquant ici.

Alexandre N : Quelle version de la Bible utilisez -vous dans votre méditation personnelle ?

J-M Thobois : J’utilise une Bible en hébreu pour l’écriture et en grec pour la nouvelle alliance. Idéalement, quelqu’un qui veut méditer sérieusement la parole devrait avoir recours aux langues originales mais il est clair que ce n’est pas donné à tout le monde. Alors que faire ? Le mieux est de pouvoir comparer plusieurs traductions et je dis de “bonnes traductions” car malheureusement certaines sont malhonnêtes et font entorse aux textes pour faire passer leur compréhension. [...]. L’adage bien connu dit «traduire, c’est trahir » et pour une langue aussi riche de sens que l’hébreu, il y a une perte de sens obligatoire. Parfois, c’est là l’enjeu du traducteur, c’est l’obligation de faire des choix.

Alexandre N : Vous avez travaillé en partie sur la traduction dite “à la Colombe”. Procéderiez-vous, aujourd’hui, de la même manière que sur la méthode de traduction que vous aviez utilisé à l’époque ?

J-M Thobois : C’est toujours le dilemme pour tous les traducteurs d’avoir une traduction qui colle au plus près de l’original et qui, de plus, est élégante pour le lecteur. Or, on ne peut pas avoir les deux. Si l’on penche vers une traduction plutôt littérale, on aura des lourdeurs, des expressions obscurs. Pour le travail de la Colombe, j’étais accompagné du professeur Jules-Marcel Nicole. Pour ma part, je n’étais alors qu’un jeune traducteur. Je dois dire que nous avons eu quelques débats assez épiques car lui tendait vers l’option littérale alors que moi, je tirai vers une traduction plus dynamique. Le travail que l’on m’a demandé en 2012, qui consistait à faire une traduction de la bible, allait dans ce sens. L’idée était de faire une traduction littérale, sans faire entorse au texte.

La Colombe est une bonne traduction que je recommande. Pour la SBF, la Colombe était devenue trop littérale, alors qu’au début des années 2000, la tendance moderne était à l’équivalence dynamique. On veut faire parler Jésus, Ésaïe et les prophètes comme des hommes qui parlerait comme un français du XXIe siècle. En même temps, il y a un nivellement par le bas, c’est-à-dire que le texte doit être compréhensible par les gens les moins cultivés et pour ce faire, les traducteurs vont transformer toutes les expressions difficiles que l’on trouvent dans la bible, c’est à dire les hébraïsmes, les euphémismes, les mots techniques, etc… Alors que l’on ne devrait pas.

Le danger est d’avoir aussi voulu changer des mots-clés du vocabulaire biblique comme le mot «repentance» qui dans la NBS devient «changer de vie». La confusion est là : vous déménagez, vous changez de vie. Vous trouvez un nouveau travail donc vous changez de vie. Mais ce n’est pas ce que le mot «métanoïa» veut dire.

Alexandre N : De ce fait, ne coupe t-on pas le texte de ses racines ?

J-M Thobois : C’est sûr, il y a une déjudaïsation et on arrive à des stades où c’est complètement coupé du terreau de sa culture. Par exemple, la Bible dit : «Il ouvrit la bouche et dit…». Bon il est bien évident que pour parler il faut ouvrir la bouche. La Bible parle ainsi, donc les traductions modernes au lieu de dire « Il ouvrit la bouche et dit » vont simplement dire « il dit : ». Cet exemple ne sont pas dramatiques, il n’a aucune incidence théologique mais n’est-ce pas plus utile pour le lecteur de savoir comment s’exprimaient les gens de l’époque. Les Bibles modernes déculturisent, c’est évident.



Alexandre N : Vous avez fait vous-même une traduction de la Bible entre 2012 et 2018. Quelle méthode de traduction avez-vous utilisé et quels textes de base avez-vous travaillé ?

J-M Thobois : Je suis revenu à une traduction beaucoup plus littérale pour contrebalancer toutes ces traductions modernes qui utilisent l’équivalence dynamique. Pour faire court, l’idée de cette méthode est de ne plus traduire les mots mais les idées. La Bible a, en bien des endroits, des passages obscurs et des textes où l’on s’arrache les cheveux. Et lorsque l’on compare plusieurs traductions, on peut voir que les autres n’ont pas plus compris que nous et c’est justement là que grande est la tentation d’interpréter. Si l’on traduit littéralement, on pourrait penser que le lecteur ne va pas comprendre. Mais alors, mieux vaut-il laisser tel que le texte le dit ou bien prendre le risque d’emmener celui-ci sur une fausse piste...

Alexandre N : On trouve un bel exemple dans Job 40 avec les deux bêtes à savoir Béhémoth et léviathan, improprement traduit par hippopotame et crocodile. Certaines versions ont préféré garder les deux noms hébreux plutôt que de traduire par deux animaux connus dont il n’est nullement question dans le passage.

J-M Thobois : En effet, c’est là un exemple. Certains passages, quant à eux, sont très crus. Dans le livre de Daniel, nous trouvons « abomination de la désolation » qui en hébreu se dit הַשִּׁקּוּץ מְשֹׁמֵם, qui se traduirait par la « crotte ou la merde qui rend déserte » aussi crue que lorsque nous l’employons en français. Alexandre N : On constate ces derniers temps un retour en force des Unitariens et des anti-trinitaires qui font du tort à l’église. Bien que ce mot n’est pas dans la Bible, la doctrine est bien présente. Pourquoi ce retour à ces vieilles hérésies et comment les combattre ?

J-M Thobois : Pour la simple raison, et que l’on retrouve principalement dans les églises évangéliques, que les chrétiens ont une vision de l’église complètement déformée. En effet, on considère, à tort, que l’église a cessé d’exister quand elle a viré dans les hérésies vers 325 avec Constantin et qu’elle est réapparue, pour certains, avec le mouvement des évangéliques dans le XVIIIe siècle et pour d’autres, comme les pentecôtistes, en 1901 avec la redécouverte de la glossolalie et le Pr Charles Parham. Et même cette page de l’histoire est très méconnue des pentecôtistes. Il y a donc, pour la majorité, une méconnaissance totale de l’histoire de l’Eglise.

Alexandre N : Je ne vous le fais pas dire, une méconnaissance et un désintérêt. On pourrait interroger certains chrétiens évangéliques et leur demander qui sont Calvin, Luther, Tertullien ou Wesley. Pour certains, ils n’en ont jamais entendu parler. Une collègue de travail me racontait qu’un jour, à l’occasion des 500 ans de la naissance de Jean Calvin, une personne a téléphoné et souhaitait le mail de Jean Calvin afin de lui écrire. Ma collègue a vraiment cru à un canular mais insistant sur sa demande, il a fallu annoncer la réalité à cette brave personne que Mr Calvin était malheureusement mort depuis 445 ans ! Ca fait sourire quand on le raconte mais c’est plutôt triste. On n'enseigne pas ces choses dans les milieux évangéliques.

J-M Thobois : Le Baal Chem tov, un sage d’Israël, disait que « celui qui ignore son passé est condamné à le revivre ». Dans les cinq premiers siècles de l’Eglise, il y a eu maintes controverses sur la question de la christologie, à savoir : Qui est Jésus ? Et là, sont apparues, dans le domaine de la christologie, toutes les hérésies possibles et inimaginables. En passant par le modalisme, l’arianisme et j’en passe. Et finalement, après des discussions souvent très orageuses, toutes les églises d’alors sont arrivées à un consensus et c’est au Concile de Nicée en 325 que la première pierre sera posée en réaction à l’arianisme et se poursuivra jusqu’au Concile de Tolède en 589 sur la question du Filioque. Mais là n’est pas la question. Les églises évangéliques ont nié ces grandes pages de l’histoire et elles le sont encore au siècle présent. On constate, presque à chaque génération, que ces erreurs qui étaient combattues dans les quatre premiers siècles de l’église, le sont encore aujourd’hui.

Alexandre N : Amillénarisme et Théologie de la substitution vont-ils de pairs ?

J-M Thobois : Absolument. L’amillénarisme conduit inévitablement à voir, en Israël et le peuple juif, une réalité qui est dépassée. Elle céderait ainsi la place à l’église dans le moteur du plan de Dieu. Il y a différentes formes. Il y a ce qu’on appelle la théologie de l’accomplissement, c’est à dire que toutes les promesses sont accomplies en Jésus. Donc c’est aussi déclarer qu’Israël est caduque, que toutes les promesses faites à Israël sont caduques et, par conséquent, qui la remplace ? C’est l’Eglise. On adopte aujourd’hui dans la plupart des instituts bibliques l’enseignement de l’amillénarisme et on revient inévitablement à la théologie de la substitution.

Alexandre N : Vous avez, en tant que ministère itinérant, un regard sur l’ensemble de l’Église évangélique française, toute dénomination confondue. Quel serait, en 2019, le bilan de santé ? Quel est le danger qui la guette et quel serait le remède ?

J-M Thobois : Le bilan de santé de l’Eglise n’est pas brillant… L’Eglise est malade, très malade et cela ne va pas en s’améliorant. A mon sens, les deux grands dangers sont la montée de l’Islam et l’influence des écrans qui sont de véritables pièges terribles. Ils sont en train de déshumaniser tous les êtres humains. C’est la pire chose à mon sens. Les chrétiens qui deviennent accros aux médias, c’est la pire chose qui menace l’église moderne. Le remède, c’est d’utiliser cela à bon escient, ne pas être esclave et les utiliser au minimum. Il y a aussi un esprit de séduction qui touche toute l’humanité : la recherche du bien-être. Égoïsme, matérialisme, société de consommation, qui détruisent la vie spirituelle.

Alexandre N : et le conseil ?

J-M Thobois : revenir à la Bible ! Oui, revenir à la Bible et à l’Évangile. Pas d’autre solution. Et l’un des drames de l’Eglise, c’est qu’il faut, comme disait un pasteur pentecôtiste, la dépoussiérer, la mettre au goût du jour. Certaines églises vont même jusqu’à mettre la Bible de côté et prétendent que Dieu va donner de nouvelles révélations. Quand on en est là, on a déjà franchi des limites.

Alexandre N : Au vue des événements politiques, économiques, spirituels, comment entrevoyez-vous les mois, j’ose dire même les années à venir, en ce qui concerne l’Église d’une part et le peuple juif ?

J-M Thobois : C’est très difficile à dire. Il ne faut pas s’attendre à un grand réveil mondial mais à l’apostasie. Cependant, il y aura un reste comme le dit l’Écriture. L’existence d’Israël sera contestée. Mais nous sommes dans un processus de rédemption qui, comme le dit le psalmiste, ne pourra pas être arrêté. Les choses tendent à leur fin.

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