S’il vivait aujourd’hui sur terre, Jésus serait sioniste ! (Jean-Marc Thobois)

Mis à jour : 10 nov. 2020




Interview du Professeur Flusser, qui enseignait le Nouveau Testament à l’Université de Jérusalem, octobre 1977. En tant que spécialiste juif des questions relatives au christianisme, nous lui avons demandé d’analyser le problème posé au christianisme par l’existence de l’état d’Israël, et la situation actuelle à la lumière de l’Ecriture Sainte.

Après la guerre, dans le monde chrétien, on a eu honte du meurtre de six millions de juifs.

Chez les intellectuels surtout, on ne pense plus à la base biblique. On ne parle presque pas de Dieu comme j’ai pu le constater avec étonnement. On veut répandre un christianisme qui n’est pas chrétien, on ne s’intéresse plus à ses racines. Le christianisme devient semblable au paganisme sur son déclin sous Dioclétien où les temples étaient vides, alors on cherche une voie facile, que Jésus n’a pas acceptée comme une solution.

Alors surtout chez les intellectuels, on trouve souvent des motifs anti-juifs et anti-chrétiens de la part de ces gens qui ne croient pas vraiment eux-mêmes et sont influencés par un mouvement non-chrétien.

Je crois que c’est indubitablement la décadence du christianisme qui est la cause de cette situation. L’universalisme chrétien ne doit pas être confondu avec le pluralisme – à la mode aujourd’hui -. Ce pluralisme-là est souvent un signe de faiblesse de la part du christianisme. Ce que le christianisme aujourd’hui pourrait faire, c’est apprendre des juifs ce qu’est le sens de la communauté comme l’était le christianisme primitif.

Mais il y a des gens sérieux et particulièrement chez les protestants, qui retournent à leur Bible, ils deviennent davantage prosionistes que les sionistes eux-mêmes. Cela m’agace profondément. J’ai pu voir dans un des journaux édités en Amérique, une grande photo de monsieur Begin avec cette légende « the True Biblical Scholar » le véritable spécialiste de la Bible mais, même s’il y a des déviances chez ces amis d’Israël, je réalise qu’ils comprennent qu’Israël est une vérité divine.


En tant que juif et israélien, qu’aimeriez-vous que soit l’attitude des chrétiens vis-à-vis d’Israël ?


Il est curieux de constater que la sympathie pour Israël s’est changée en antipathie à partir de 1967. Je ne comprends pas ce qui s’est passé dans l’esprit des chrétiens. C’est l’ancien antisémitisme chrétien et l’ancien antisémitisme patristique qui n’a aucune racine dans le Nouveau Testament. Si les juifs sont faibles, on est satisfait, s’ils veulent vivre comme des hommes, alors on oublie que dans l’Ancien Testament et même dans le Nouveau Testament, l’existence normale du Peuple Juif, c’est l’existence dans un état situé dans la Palestine, la Terre d’Israël. On peut se demander où il est possible de trouver dans le Nouveau Testament que les juifs ne doivent pas avoir un état ; on trouve même mentionné tout à fait clairement que Jérusalem sera libérée en Luc 21 v 21.


Ils sont aimés à cause de leurs pères !


La télévision allemande m’a demandé il y a quelques jours : si Jésus avait vécu aujourd’hui, serait-il sioniste ? La question est tout à fait claire : Jésus était sioniste parce que tous les juifs jusqu’à l’époque de l’émancipation au XVIIIe siècle, étaient sionistes. Je ne sais pas ce que Paul a pensé, on peut chercher, car si on ne trouve pas chez lui la mention de la terre, on trouve que toutes les prérogatives des juifs existent dans l’épître aux Romains. Jamais nous ne trouvons dans le Nouveau Testament, que les Juifs ne doivent pas vivre dans leur terre. Il est très intéressant de réaliser que l’expression de la Terre Promise ne se trouve pas dans l’Ancien Testament mais seulement dans l’épître aux Hébreux.


Vous comprenez que moi qui ne suis pas un grand nationaliste, je retrouve des réflexes nationalistes quand je vois les arguments des chrétiens. La question difficile pour les chrétiens, c’est de comprendre qu’il y a des juifs et que ces juifs sont, comme groupe, élus, comme Paul l’a dit, même au moment où ils n’ont pas accepté le message chrétien. Je pense qu’il faut excuser les juifs parce que les juifs n’ont jamais entendu, si ce n’est au commencement, aux temps apostoliques, le vrai message chrétien parce que ce message n’était pas seulement missionnaire mais aussi accompagné de reproches anti-judaïques. Et puis il faut savoir que la difficulté, c’est que le christianisme a toujours voulu que les juifs qui deviennent chrétiens, adjurent leur judaïsme.


Le conflit judéo-chrétien et l’Eglise primitive :


C’était difficile de former une communauté au point de vue sociologique : une moitié de cette communauté observait la loi et l’autre moitié ne le faisait pas. Cette difficulté causait un sentiment d’infériorité chez les chrétiens d’origine païenne. J’écris maintenant un long article sur la question de la séparation de l’église du judaïsme, ce sera publié dans « la Cambridge Encyclopédie du judaïsme » dans le volume I. La première chose que j’ai vue c’est que dans l’ancienne couche du Talmud, il n’y a rien contre Jésus, rien contre la foi des judéo-chrétiens. J’étais moi-même stupéfait quand je l’ai vu. Ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu d’opposition contre eux, une opposition sociologique oui, mais rien n’est mentionné comme accusation contre leur foi.

En même temps, les autres groupes non orthodoxes sont condamnés à cause de leur foi hérétique (agnostique etc) rien n’est dit contre Jésus ni contre la foi de ces premiers chrétiens. Ça ne veut pas dire qu’ils n’étaient pas persécutés mais s’ils étaient persécutés, c’est parce qu’on les regardait comme des séparatistes, quelque chose comme ça, ce n’était pas du point de vue doctrinal. Et j’ai vu aussi que c’est très difficile de trouver des motifs anti judaïques chez les chrétiens d’origine juive. J’étais moi-même stupéfait qu’il y avait des chrétiens d’origine païenne qui condamnaient les juifs à cause de ce sentiment d’infériorité.

Il y a aujourd’hui, dans l’antijudaïsme des nations chrétiennes, ce même sentiment d’infériorité. Hitler a dit : « il n’y a pas deux nations élues ! ». C’est ça la difficulté du christianisme, de vivre avec ce sentiment qu’il y a de droit, je ne dis pas de fait, une nation élue et qu’en même temps l’Eglise est élue.


Antisionisme et antisémitisme !


C’est ça la vraie difficulté psychologique. Si on veut la résoudre d’une autre façon que Paul l’a fait, alors c’est très difficile. La seule faute que je vois chez le sionisme, c’est que le sionisme a voulu résoudre la question juive. Ils n’ont pas vu que la situation des juifs devra être et sera jusqu’au temps du retour du Christ, une situation qui aura des éléments tragiques. Je pense que le retour dans la terre sainte est pour les juifs et aussi pour les chrétiens, mais surtout pour les juifs, une occasion de développer leurs forces spirituelles dans une situation plus normale. La difficulté, c’est que peu de gens comprennent que le christianisme est fondé sur la Bible.

Les motifs antisionistes rejoignent l’antisémitisme du Moyen-Age, puis des Pères de l’Eglise. Il n’y a pas de différence entre antisionisme et antisémitisme, théoriquement les deux choses pourraient être différentes. On ne peut comprendre le Nouveau Testament que si l’on connaît l’arrière-plan juif. On peut préciser, avec l’aide des juifs, ce qu’était le christianisme primitif.

Thomas d'Aquin, l'un des Pères de l'Eglise


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