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Tsedaka, des chrétiens allemands au service des rescapés de la Shoah

Le dimanche 17 décembre, le jeune Uriya ("Dieu est ma lumière") Bayer, 19 ans, est décédé de ses blessures au combat, lors d'une opération avec son unité d'élite Maglan en plein coeur de Gaza.

Le jeune homme était chrétien évangélique, de nationalité allemande. Nous connaissons bien les membres de sa famille qui sont pour nous des amis, et qui font un travail remarquable en Israël depuis des décennies. Que Dieu bénisse et console cette famille endeuillée par la perte de leur enfant, qui est auprès du Seigneur Yeshua désormais.



Le jeune Urya Bayer


Nous republions cet article paru dans le Keren n°107 de 2016, sur l'oeuvre magnifique de ces chrétiens allemands.




Des chrétiens allemands au service des rescapés de la Shoah

 

 Il y a plus de 25 ans que je connais l'œuvre allemande de Tsedaka (la justice en hébreu) installée à Shavei Tsion, près de Nahariya dans le nord du pays. J’y ai passé de nombreux weekend alors que, jeune, j’étudiais l’hébreu dans le pays.

J'y ai apprécié la qualité spirituelle, le sérieux et la paix qui régnait en ces lieux.

 

 Depuis presque 8 ans que nous sommes en Israël, chaque année, nous passons les fêtes de souccot et de Pessah ensemble. Je connais leur histoire incroyable pour l'avoir maintes fois abordée avec eux. Et puis, nous avons décidé de présenter cette œuvre dans nos colonnes. Et c'est au cours de divers entretiens que le caractère miraculeux de cette œuvre m'est apparu plus fort encore. Travaillant moi-même ici depuis plusieurs années pour le service de Dieu en Israël, je peux mesurer davantage les difficultés que l'on peut rencontrer dans de semblables circonstances.



 L’œuvre de Tsedaka a commencé en 1959 à Haïfa, dans un petit appartement, sans moyens, sans argent, sans soutien. Aujourd'hui, l'œuvre se compose d'une maison de repos d'une capacité d'accueil d'environ 60 résidents, d'une maison de retraite pour 24 personnes et d'un grand centre en Allemagne. Et tout ceci a été bâti et fonctionne jusqu'à présent sans jamais avoir effectué la moindre demande d'argent.

 

 “Les gens savent que je ne cherche ni publicité ni argent”, déclare Hans Bayer, le responsable de l'œuvre. 


Tsedaka n’est soutenue par aucun mouvement particulier ; les fonds arrivent en temps voulu par la grâce de Dieu et de provenances bien diverses. Son fils Shmuel, responsable de la maison d'accueil, me disait il y a peu :


 “il nous faut environ une cinquantaine de volontaires pour faire fonctionner l'œuvre. Le jour où Dieu cessera de mettre dans le cœur de jeunes Allemands le désir de venir travailler ici, tout s'arrêtera”.

 

 Pour l'heure, les volontaires affluent et le travail va bon train. Et malgré l'extraordinaire développement de l'œuvre et l'importance qu'elle prend aujourd'hui, l'équipe des responsables a su garder une attitude d'humilité, de réserve même, à l'image de Hans Bayer, un homme de Dieu véritable, qui parle peu, mais dont les fruits de la foi sont manifestes. 

 

Un journaliste de Maariv (journal de gauche) écrivait, il y a déjà longtemps : “ Nous les Juifs, nous avons appris, au cours des siècles, à juger les chrétiens non pas sur ce qu'ils disent mais sur ce qu'ils font. Ce qu'ont fait ceux de Tsedaka est extraordinaire. Ils ont construit un pont entre juifs et chrétiens et ils ont également changé, par leur amour et leur patience, la dramatique relation de méfiance, en un rapport de confiance. Ils ont rendu au christianisme sa crédibilité ! ”

 

La première fois que j'ai visité Beit Eliezer, la maison de retraite accrochée au flanc de l'une des collines tout près de la petite ville de Maalot en Galilée, cela a été pour moi une expérience marquante. 



Des décennies plus tard, on sentait encore la tragédie présente. Rien n'avait disparu, ni le terrible souvenir des camps de la mort enfoui, la plupart du temps, secrètement au fond des cœurs, ni les numéros tatoués sur les bras que je découvrais pour la première fois. Et puis, il y a eu cet homme, couché sur son lit pendant toute la journée. En ouvrant la porte de sa chambre, nous l'avons entendu prononcer un nom, encore et encore, inlassablement… Rien qu'un nom, comme s'il n'existait rien d'autre pour lui... 

 

“Il appelle son fils”, m'indique Anna, l'une des filles de Hans Bayer (responsable de l'œuvre) et infirmière dans la maison de retraite. “il a été massacré sous ses yeux dans un camp de concentration. Aujourd'hui, il ne parle plus. Toute la journée, il appelle son fils. C’est le seul mot qu'il prononce…”

 

 Je n'ai pas pu oublier le visage de cet homme et le son de sa voix me revient quand je retourne là-bas ! Feibl, quant à lui, est resté pensionnaire à Beit Eliezer pendant de longues années. Il fût interné à Buchenwald. 

“J'ai été si souvent battu par les nazis que maintes fois, j'ai supplié qu'ils me tuent.” À la fin de la guerre, Feibl a été contraint à effectuer l'une des terribles marches de la mort d'environ 210 km, du camp jusqu'à Theresienstadt, près de Prague. “Nous avons marché jour et nuit, légèrement vêtus malgré le froid et la neige. Ceux qui ne pouvaient plus marcher étaient tués.”

 

Lachs Etelka porte le numéro A 16067 tatoué sur le bras gauche. Jusqu'à ce jour, elle reste hantée par des souvenirs effrayants, comme par exemple essayer de boire son urine pour étancher sa soif.

“ Je revois encore ces images dans ma tête et je me réveille souvent la nuit.”

 Lachs est venue comme résidente pour 2 semaines de repos dans l'établissement situé dans le moshav de Shave Tsion. Sa première journée a été comme un bouleversement : “Les mots me manquent pour exprimer ce que j'ai ressenti lorsque les jeunes volontaires allemands m’ont accueillie et m'ont saluée en allemand. “

 

Pour d'autres, la confrontation à la langue allemande ravive de douloureux souvenirs. Irena Schenfel, dont le fils de 4 ans a péri dans une chambre à gaz à Birkenau, est venue à Béthel avec son mari, il y a quelques années. Au terme de leur séjour qui a duré 2 semaines, elle a déclaré qu'elle ne pourrait plus revenir pour une deuxième session. Selon le témoignage de sa fille, les conversations en allemand des bénévoles lui rappelaient les ordres lancés par le tristement célèbre Joseph Mengele et notamment, les fameux “à gauche” et “à droite” qu'il adressait aux nouveaux arrivants, pour distinguer ceux qui devaient travailler et ceux qui devaient mourir. Quand Irena est décédée, Haïm, son mari, est retourné à Shave Tsion. Il s'y sentait parfaitement bien. Sa fille, Léa, a envoyé au responsable du Centre une lettre de remerciements. Elle a déclaré qu'ils sont en train de faire l'œuvre de Dieu. 

 

Mais ces souvenirs fantomatiques du passé hantent parfois également la jeune génération des volontaires chrétiens allemands qui consacrent une année de leur vie pour venir travailler au sein de l'œuvre de Tsedaka. Raag, 30 ans, est infirmier en gériatrie en Allemagne. Il reconnaît avoir porté comme un fardeau le poids du souvenir de son grand-père qui, durant la guerre, s'était spécialisé dans le meurtre des handicapés physiques et mentaux, juifs ou pas, qu'il transportait jusqu'aux chambres à gaz du centre d'extermination de Graffennec, en Allemagne. 

 

“J'ai voulu venir ici pour montrer qu'il existe d'autres allemands qui ne sont pas comme les nazis”. Wirth, de Stuttgart, également volontaire, déclare : “ La Shoah est une partie de notre histoire en Allemagne. Je voulais connaître les survivants de cette tragédie et voir qui ils sont. Les survivants ont vieilli et ceci est vraiment la dernière chance pour les aider.”

 


la maison de Shave Tsion

 Les volontaires qui œuvrent au sein de Tsedaka sont exclusivement des allemands. Le but est d'apporter de la part de ces derniers un témoignage d'amour et de compassion au peuple d'Israël, un témoignage complètement désintéressé. Mais dans ces temps de résurgence de l'antisémitisme, il est devenu essentiel de créer un lien entre les survivants de la Shoah qui disparaissent, et les jeunes générations d'allemands, afin qu'elles puissent rendre compte de ce qu'elles ont vu et entendu. De plus, beaucoup de ces jeunes volontaires vivent une foi relativement morne, dans leurs églises en Allemagne. Leur vision d'Israël y est souvent peu développée. Leur passage à Tsedaka est l'occasion pour eux de découvrir de nouvelles réalités spirituelles. Ce qu'ils vivent ici est important pour eux. Quand ils rentrent en Allemagne, beaucoup d'entre eux restent en contact les uns avec les autres pour prier, en quelque sorte pour prolonger ce qu'ils ont vécu à Tsedaka. 

 

Il est intéressant de constater que, des années après leur passage, ce sont leurs propres enfants qui viennent travailler dans le centre. 

La sélection des volontaires est rigoureuse, m'explique Shmuel Bayer, responsable de la maison de repos Béthel à Shave Tsion. 

 “Nous voulons apporter un témoignage par le sérieux et le travail. Nous devons nous assurer que la motivation des candidats est de venir travailler pendant un an et non pas pour venir passer un bon moment en Israël. Bien évidemment, nous faisons des visites, des excursions dans le pays, mais la mission première est le travail.”

 

 Après la sélection, les futurs volontaires participent à un séminaire de formation d'un mois dans un centre de l'œuvre, situé en Allemagne. Sans quoi, ils ne peuvent intégrer Tsedaka. L’œuvre se compose de deux centres. Le plus ancien est celui de Shave Tsion. Il est situé sur le bord de la mer, à environ 10 km de Rosh hanikra, la frontière avec le Liban. C'est une maison d'accueil pour les rescapés de la Shoah. 

 

Ils y sont conviés pour 2 semaines et sont pris intégralement en charge par le Centre.

 

C'est un lieu magnifique, avec un jardin arboré et entretenu avec beaucoup de soin. Lorsque l'on rentre dans les locaux, on y reconnaît l'ordre et la qualité allemandes. Tout y est absolument impeccable. Les pièces, les murs, les sols, la décoration intérieure, le soin apporté au moindre détail... Les bâtiments ont d'ailleurs été construits par des artisans allemands avec des matériaux venus d'Allemagne et avec l'aide des volontaires. 

 

Tout est conçu pour rendre la vie agréable. À chaque étage, on y trouve de petits salons, des bibliothèques proposant des ouvrages en hébreu, en allemand, en russe... chaque chambre comporte ses toilettes et douche personnelles. La salle à manger commune est vaste avec de grandes baies vitrées qui donnent sur le jardin. On est frappé, en rentrant, par le verset en allemand et en hébreu, peint sur le mur en larges lettres : “Consolez, consolez Mon peuple, dit votre Dieu” (Ésaïe 40).

 

 La cuisine, parfaitement équipée, répond aux exigences sévères de la cacheroute, les lois alimentaires rabbiniques. La journée des volontaires commence tôt le matin par un temps de prière en commun. Puis vient le petit-déjeuner, et le service des pensionnaires. Le centre en reçoit environ 400 par an. Deux fois par an, des séminaires spirituels sont organisés pour les volontaires des deux maisons. L’hôpital de Maalot fonctionne sur le même rythme avec presque deux fois plus de volontaires. Le vendredi soir, ils se réunissent avec les résidents pour célébrer le kidouche du shabbat, la sanctification du shabbat, et partager le repas ensemble. Les jeunes chantent des chants en hébreu, les responsables évoquent la lecture de la semaine de la synagogue, et en tirent une exhortation.

 

D’un regard extérieur, on jugerait trop rapidement que tout cela est simple, naturel, facile.

Pourtant, lorsque dans l'intimité, on aborde avec les responsables les coulisses de l'œuvre, le tableau change. Certes, et c'est aussi remarquable, la paix de Dieu et la sérénité prévalent en tout, mais l'on découvre les combats et les difficultés quasi insurmontables à chaque pas de la marche. Et ce, particulièrement lorsque cela concerne une œuvre chrétienne dans le pays d'Israël. Depuis presque 2000 ans, les Juifs ont développé, et la plupart du temps à raison, une méfiance extrême vis-à-vis des chrétiens, et une suspicion encore plus forte, quant à l'intérêt que ces derniers peuvent leur apporter. 

 

Il a donc fallu changer ce rapport de méfiance, surmonter les lourdeurs administratives, affronter les innombrables problèmes techniques, trouver des fonds tout en restant fidèles aux principes de vie par la foi exclusive, présenter des plans financiers dans des périodes de très forte inflation financière en Israël, trouver des volontaires qui répondent aux exigences techniques et spirituelles... 

 

Lorsque je visitai, il y a peu, la maison de Béthel, je trouvai les volontaires en travail pour terminer les dernières finitions d'un vaste chantier d'installation de buses anti-incendie dans chacune des pièces des trois vastes bâtiments du Complexe. 

“Ce sont des mesures qui sont imposées par les services de sécurité. De deux choses l’une : ou nous faisions installer le système immédiatement, auquel cas, nous pouvions continuer nos activités, ou alors tout s’arrêtait”, m’expliquait Shmuel. “Or, c'est un coût qui représente un quart de notre budget annuel.”

 

 Quelques heures plus tard, tandis que Hans Bayer et moi-même visitions le bunker de l'hôpital à Maalot, construit 7 mètres sous terre, ce dernier me déclarait : ”Nous voudrions agrandir l'hôpital, cependant les normes de sécurité nous imposent de doubler la surface du bunker. Pour l'heure, nous n'avons pas les moyens, donc, le projet est à l'arrêt... “

 

Certes, l'équipe de volontaires est conséquente, mais celle qui gère l'œuvre est extrêmement restreinte. Et c'est une gageure énorme pour si peu de personnes que de maintenir à flot une œuvre qui réclame tant de travail et de ressources. Or, depuis près de 25 ans que je côtoie ces frères et sœurs, rien n'a changé. Certes, les arbres poussent, des bâtiments nouveaux ont vu le jour, mais la foi, l'humilité, le sérieux, la consécration, n'ont pas changé. 

 

C’est une œuvre qui dépend du miracle quotidien de Dieu. Il y a des années, Hans nous racontait une anecdote significative : “Un jour, une personne a posé à un rabbin la question suivante : Dieu peut-il exaucer la prière des non juifs ? “Non”, répondit ce dernier. Une femme qui nous connaissait bien s’est alors levée et a déclaré : "Comment expliquer alors qu'à Tsedaka, Dieu réponde lorsqu’ils lui présentent leurs besoins ?”

 

 C'est un chemin difficile, où rien n'est acquis d'avance mais Dieu est fidèle. Tsedaka a aujourd'hui un rayonnement extraordinaire dans le pays tout entier et dans les hautes sphères, comme pour l'homme de la rue, c'est une œuvre à part. Il y a peu, je parlais avec la plus haute responsable du volontariat outre-mer et du ministère des affaires sociales à Jérusalem, auprès de laquelle j'avais eu accès par le biais de Shmuel Bayer. 

 

“Tsedaka, me dit-elle en levant les bras vers le ciel !” Elle secoua la tête comme pour faire sortir un qualificatif qu'elle ne trouvait pas.

“Ce ne sont pas des amis, c'est la famille... “

Quel témoignage puissant. Si toutes les œuvres en Israël étaient faites du même bois, le visage du christianisme en serait complètement transformé devant le peuple juif !

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