Qui est responsable de la mort de Jésus ?

Cette question est au centre même de la controverse judéo-chrétienne. Elle est à l'origine de l'accusation de "déicide" (Jésus étant de nature divine, en le tuant, les Juifs ont tué Dieu, ce qui est le plus abominable crime).


On voit l'importance de clarifier cette question dans le cadre du dialogue judéo-chrétien. C'est avec Calvin au XVIe siècle que, dans le christianisme, on commence à remettre en cause l'accusation de "déicide". Calvin écrit que parler de déicide est une absurdité puisque Dieu est immortel, il ne peut être tué. D'ailleurs, ajoute-t-il, ce sont tous les hommes qui, par leurs péchés, ont mené Jésus à la croix ; ils sont donc tout autant coupables que les Juifs à cet égard.


Cette approche théologique selon laquelle la croix faisait partie du plan de Dieu et que par conséquent chaque être humain a une part de responsabilité dans la mort de Jésus a peu à peu gagné l'ensemble du protestantisme, et depuis Vatican 2, une grande partie de l'Eglise romaine. Néanmoins, ce n'est pas sur ce plan que nous nous situerons dans cette étude, mais dans une perspective historique et exégétique, et nous nous demanderons : que s'est-il réellement passé ?



Le succès de Jésus auprès du peuple


Lors de la dernière Pâque, la popularité de Jésus atteignit son zénith, notamment après la résurrection de Lazare.

Selon la tradition juive, en effet, un des signes que doit donner le vrai Messie pour prouver sa vraie messianité consiste à ressusciter les morts, ce que Jésus avait fait. En outre, l'expulsion des marchands du Temple lui avait rallié le menu peuple excédé par le "pieux racket" exercé par les grands-prêtres qui possédaient le monopole du commerce qui avait lieu autour du Temple (vente d'animaux pour les sacrifices, change de monnaies...) et qui prenaient sur ces opérations des commissions énormes.



Ainsi, les sources de l'époque nous disent que Caïphe avait décuplé le prix d'une paire de pigeons qui étaient l'offrande des pauvres, empêchant ainsi ces derniers d'offrir des sacrifices.

Cette popularité de Jésus apparaît au travers de différents texte, par exemple dans la parabole des mauvais vignerons que Jésus assimile aux grands prêtres, qu'il désigne ainsi prophétiquement responsables de sa mort et qui, par conséquent, cherchent à le faire mourir. Mais, dit le texte, "Ils craignaient la foule, car elle tenait Jésus pour un prophète".


C'est surtout dans les deux versions de la séance d'une partie du Sanhédrin que cette popularité de Jésus apparaît le plus. Au début des deux récits de la Passion selon Matthieu et Marc, cette convocation du Sanhédrin est évoquée :

"Ils résolurent de se saisir de Jésus par ruse et de le faire mourir. Toutefois, ils disaient "Pas en pleine fête, afin qu'il n'y ait pas d'émeute parmi le peuple". (Matthieu 26 v.4-5, Marc 14 v.2 et Luc 22 v.2)


En d'autres termes, les grands-prêtres conscients de la popularité de Jésus craignaient que s'ils arrêtaient ce dernier ouvertement, la foule ne déclenche une émeute pour délivrer Jésus.

C'est aussi ce qui apparait dans le texte de Jean 11 v.47 à 51, où Caïphe déclare au sujet de Jésus : "Si nous le laissons faire, tout le peuple croira en Lui". Tout le peuple d'Israël, c'est peut-être beaucoup dire, mais la plus grande partie certainement.



Jésus et la mort des prophètes


Lors de son dernier voyage à Jérusalem, Jésus y était venu comme "prophète de la destruction". Comme les prophètes qui l'avaient précédé, notamment Jérémie, il était venu annoncer la destruction de Jérusalem et du Temple, ce qui l'amenait à se heurter de plein fouet avec les responsables du Temple : les prêtres.


L'Ecriture évoque souvent le conflit entre prophètes et prêtres, notamment au travers de la tragique figure de Jérémie.

Aussi, on considérait à l'époque de Jésus que le sort des prophètes était un sort tragique et le thème de la mort des prophètes était omniprésent dans la littérature de l'époque (voir les textes de Qumran).


En venant à Jérusalem, investi de cette mission prophétique, Jésus sait qu'il va connaître ce sort tragique, comme ses devanciers. Il va prophétiser contre "l'establishment" corrompu du Temple, en tant que prophète de la destruction et du retour du peuple au temps de la fin.


Dans la mesure où le Messie est un prophète, sa mort tragique n'aurait pas paru étrange au peuple. L'idée du Messie souffrant se trouve déjà chez les prophètes et jusqu'à nos jours, dans le judaïsme orthodoxe, le Messie fils de Joseph doit mourir tragiquement.



Le complot des grands-prêtres


Si Jésus avait été mis à mort dans une émeute ou même, tel Etienne, par lapidation, ses adversaires n'auraient pas mis fin à cette prétention messianique : le peuple aurait pu continuer à croire qu'il était le Messie. Pour ruiner les prétentions messianiques de Jésus, ses adversaires ont imaginé un moyen véritablement diabolique : mettre Jésus à mort par crucifixion.



Or, la croix est assimilée à une pendaison et dans Deutéronome 21 v.22 il est écrit "Maudit quiconque est pendu au bois". Dès lors, il suffisait de présenter au peuple son Messie crucifié pour qu'il se rende compte qu'il s'était trompé, puisque le "Messie" avait été rejeté et maudit par Dieu. C'est dans ce sens qu'aux corinthiens, Paul parle du fait que la croix est un scandale pour les Juifs. La totale réussite du plan des grands-prêtres apparaît, notamment dans la réflexion des deux disciples d'Emmaüs qui déclarent à Jésus (qu'ils n'ont pas encore reconnu) : "Nos principaux sacrificateurs et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié. NOUS ESPERIONS QUE CE SERAIT LUI QUI DELIVRERAIT ISRAEL..."

Autrement dit, depuis que nous l'avons vu crucifié, nous savons que nous nous sommes trompés, que notre espérance n'était pas fondée, qu'il n'est pas le libérateur d'Israël, donc le Messie (Luc 24 v.20-21).


Ce qui changera tout pour ces deux disciples et pour les autres et même Saul de Tarse, c'est la vision du ressuscité. Le sens premier de la résurrection de Jésus, c'est que Dieu le justifie et déclare, par ce moyen, nulle et non avenue la malédiction de la croix sous laquelle on a tenté de la placer. Plus encore, la résurrection est la preuve que le crucifié de Golgotha est bel et bien le Messie ! (Romains 1 v.4, Actes 2 v.36). C'est pourquoi la résurrection est le centre même de l'évangile comme Paul le rappelle en 1 Corinthiens 15.


Mais pour mettre Jésus en croix, ses adversaires avaient besoin de la collaboration des romains : la croix n'a jamais été un supplice juif mais un supplice ROMAIN. Stricto sensu, il est donc faux de dire que les juifs ont crucifié Jésus ; ce sont des romains qui l'ont fait, même si, comme le rappellent les disciples d'Emmaüs, des chefs juifs le leur ont livré.



La Passion


Pour faire disparaître Jésus à l'insu de la foule qui, rappelons-le, lui était favorable, il fallait un traître. Ce dernier fut Judas Iscariot.


En Jean 18 v.3, nous lisons "Judas prit la cohorte et les gardes envoyés par les grands prêtres." La mention d'une cohorte est intéressante ; une cohorte était une unité de l'armée romaine. Le verset 12 précise qu'elle était commandée par un tribun, un officier supérieur de l'armée romaine. Qu'un officier supérieur se déplace en personne pour un simple prévenu, cela montre l'énormité de l'implication romaine dans la mort de Jésus.


Se dire le Messie n'a jamais été un crime pour les juifs. L'histoire juive comporte des centaines de faux messies ; aucun d'entre eux n'a jamais été crucifié pour cela, pas même mis à mort. Mais, si se dire Messie n'était pas un crime pour les Juifs, ça l'était pour les romains ! Pour eux, un prétendant messie était un rebelle contre l'autorité romaine qu'il cherchait à renverser. Les grands-prêtres ont réussi à persuader Pilate que Jésus était un dangereux agitateur, rebelle à l'autorité romaine et donc un danger pour eux.


C'est en tant que "Roi des Juifs", comme le précise le "titulum" placé au-dessus de la croix, que Jésus sera mis à mort par les romains : se dire "Roi des Juifs" était un crime pour eux...


L'os du talon d'un crucifié du 1er siècle, découvert à Jérusalem en 1968

Y'a-t-il eu une séance du Sanhédrin pour juger Jésus ?

Oui, après une instruction préalable de nuit devant les grands-prêtres, selon la loi juive, le Sanhédrin ne pouvait pas se rassembler pour prononcer une sentence capitale avant que le matin ne soit venu.

Cette séance du Sanhédrin fut réduite aux complices des grands-prêtres. D'autres textes nous précisent que ni Gamaliel ni Joseph d'Arimathée, pas plus que Nicodème n'y ont participé.


Après un procès religieux, c'est finalement devant Pilate que tout va se jouer. Ce dernier est en réalité décontenancé par ce prisonnier qu'on lui amène. Après l'avoir interrogé, il se rend compte qu'il ne s'agit pas du dangereux agitateur qu'on lui a présenté et que Jésus n'est pas un danger pour Rome.


Selon les sources rabbiniques, de temps en temps, les romains libéraient un prisonnier. Pilate, dépeint par l'historien Flavius Josèphe comme un être cruel, faible et superstitieux, avait déjà, selon ce dernier, abandonné plusieurs de ses projets à cause de l'opposition des Juifs. Face à Jésus, il a un problème : il doit libérer un prisonnier.

En prison se trouve un autre candidat messie, car selon Flavius Josèphe, toutes les émeutes qui éclataient pendant la Pâque étaient des émeutes messianiques.


Cet homme se nommait Barabas, ce qui signifie en araméen "fils du père". C'était sans doute un surnom qui témoignait de ses prétentions messianiques. Pilate va chercher à libérer le moins dangereux de ces deux prisonniers. Pour lui, il n'y a pas de doute, le moins dangereux est Jésus. Mais la foule des grand-prêtres et de leurs valets qui forment les trois ou quatre cents personnes que pouvait contenir la salle du prétoire, selon ce qu'ont révélé les fouilles des Dames de Sion, s'oppose à cette libération.


Il convient de préciser que cette foule n'est en aucun cas la même qui criait "Hosanna" le jour des rameaux, comme le veut une certaine apologétique chrétienne. Cette foule avait été soigneusement tenue à l'écart de ce fameux prétoire car, comme l'avaient bien vu les grands-prêtres, en Matthieu 26 v.5, cette foule se serait opposée, au besoin par la violence, à la mise à mort de Jésus.

Selon Luc 23 v.27 et 35, une partie de cette foule qui avait fini par avoir conscience de ce qui se tramait, avait accompagné Jésus à son supplice et contemplé son agonie dans le plus profond désarroi.


Quant à l'autre foule, celle des valets et des grands-prêtres, Matthieu au chapitre 27 v.25 met dans sa bouche cette phrase "Que son sang soit sur nous et nos enfants".

Selon l'antisémitisme chrétien, ce cri aurait été la cause de tous les malheurs du peuple juif jusqu'à nos jours. Or il n'en est rien, il s'agit ici en tout et pour tout de deux générations : la génération des contemporains de Jésus et celle de leurs enfants, c'est-à-dire de celles qui verront 40 ans plus tard la ruine de Jérusalem et tous les malheurs qui l'accompagneront.


C'est la même pensée que celle que nous trouvons dans Luc 23 v.28 où Jésus déclare aux "filles de Jérusalem" qui l'avaient accompagné au supplice et qui se lamentaient sur Lui :

"Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous et sur vos enfants... car si on fait cela au bois vert, qu'arrivera-t-il au bois sec ?"


Le bois vert, dans la mentalité de l'époque, désignait le Messie. Autrement dit, Jésus déclare : "si l'on fait cela au Messie, que ne fera-t-on pas au peuple du Messie (le bois sec) ?

Il s'agit donc d'une ultime prophétie de Jésus sur la ruine de Jérusalem : le sort tragique de Jésus aujourd'hui est le signe de ce que le peuple de Jérusalem subira une génération plus tard (les enfants des filles de Jérusalem, quand la ville sera détruite par les romains).


Il y a donc solidarité entre le Messie et son peuple. Jésus énonce cette terrible prophétie non pas comme un jugement sur la soi-disant incrédulité du peuple juif qui l'aurait rejeté et qui donc en subirait les conséquences, mais comme une constatation de la cruauté des romains qui, en fin de compte, n'épargneront personne.


C'est ainsi que Jésus, à la grande consternation et avec la désapprobation de la majorité du peuple de Jérusalem, va être mis à mort par les romains, finalement pas mécontents de se débarrasser de quelqu'un qui, à terme, aurait pu devenir gênant pour eux, avec la complicité des grands-prêtres, jaloux de la popularité de Jésus.


La parodie royale dont Jésus est l'objet de la part de ses bourreaux n'est rien d'autre qu'une manifestation de l'antisémitisme romain. L'inscription sur la croix "Le Roi des Juifs" est une de ces manifestations : elle tourne en dérision les espérances messianiques juives. Les chefs du peuple ne s'y trompent pas et réclament que Pilate la modifie. Ce dernier refuse avec mépris et dédain, manifestant ses véritables sentiments vis à vis du peuple qu'il gouverne.


Quelques dizaines d'années plus tard, à Alexandrie, un faux messie est appréhendé, affublé d'un costume royal et présenté au peuple par le préfet dans les mêmes termes que Pilate l'avait fait pour Jésus : "Voici l'homme".


Les romains avaient peur du vrai messie et se moquaient des faux messies pour exorciser cette peur. C'est ainsi que Jésus meurt, avant de ressusciter le troisième jour, prouvant qu'il est le véritable Messie.







Le témoignage des apôtres


On trouve parfois, notamment dans les épîtres et dans les Actes, des accusations qui laisseraient supposer que les apôtres incriminent le peuple d'Israël pour la mort de Jésus (par exemple, dans Actes 3 v.17 etc).


Pour être fidèles à leur maître, ses disciples se devaient de dénoncer l'aspect inique de sa mort, tout en précisant "Vous avez agi par ignorance, ainsi que vos chefs". ailleurs, ils disent aussi que Jésus a été livré selon la prescience de Dieu.


Il s'agit là d'une protestation interne au peuple d'Israël, que malheureusement les non-juifs ont reprise à leur compte pour accuser Israël, oubliant l'avertissement de Paul en Romains 11, recommandant aux non-juifs de demeurer spectateurs silencieux et craintifs du contentieux entre Dieu et une partie de son peuple (Romains 11 v.20-21).


Il est à noter qu'on trouve ce type d'accusation à l'intérieur de la littérature juive de l'époque. Ainsi, le cinquième livre d'Ezra est très dur pour les juifs, tout comme le sont les textes de Qumran. Dans la polémique de l'époque, on ne se faisait pas de cadeau !



Conclusion


Qui donc est responsable de la mort de Jésus ?

Sûrement pas le peuple juif, pas même le peuple juif de l'époque, qui dans sa grande majorité était acquis à la cause de Jésus. Pour se défaire de Lui, dans la jalousie qui était la leur, les chefs du peuple, essentiellement les grands-prêtres sadducéens, "patrons" du Temple ont dû faire appel à l'intervention des romains et de Pilate qui, après avoir hésité, a fini par reconnaître que le mouvement de Jésus pouvait être à terme un danger pour Rome.


Un complot pour mettre fin aux prétentions messianiques de Jésus et de ses disciples a été concocté d'un commun accord entre les grands-prêtres et les romains pleinement complices dans cette affaire, consistant à crucifier Jésus pour le placer sous la malédiction, selon Deutéronome 21 v.22.

Ce qui en effet, a discrédité aux yeux du peuple les prétentions messianiques de Jésus, mais jusqu'au dernier moment, le peuple "espérait que ce serait Lui qui délivrerait Israël".


Le peuple juif ne peut donc en aucune manière être responsable de ce qui s'est passé à Golgotha. C'est un drame qui a eu lieu à son corps défendant et dont il est entièrement innocent, mis à part une poignée de grands-prêtres corrompus et collaborateurs vendus aux romains.


Telle est la vérité historique, même si elle remet en cause des idées reçues !




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