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La destruction du Temple : Flavius Joseph, un témoin de temps apocalyptiques

Connaissez-vous Yosef ben Matatyahou (né vers 37 et mort vers 100 ap JC), plus communément appelé Flavius Joseph (ou « Josèphe ») ?


Ce personnage à la personnalité singulière a laissé à la postérité ses écrits, véritables mines d’or pour les historiens pour comprendre l’époque troublée du premier siècle après Jésus Christ.

Temps de révolte, temps de désillusion, temps de dépravation, temps d’angoisse …

L’époque de Joseph est marquée par l’opposition de deux mondes : d’un côté, la Rome toute puissante, orgueilleuse, décadente et ô combien fragile. Face à ce Goliath, se dresse le petit peuple d’Israël, véritable David sans armes mais rempli de ferveur et d’espérance messianique.


Cette époque est celle de la croissance d’un nouveau courant de foi dans le Dieu d’Israël : des hommes et des femmes, principalement juifs, reconnaissent un dénommé Yeshua de Nazareth comme le Messie. Joseph est donc un témoin direct de la naissance du christianisme et des chrétiens, que nous appellerons dans ces articles « messianiques » pour plus de justesse historique.

En effet, « chrétiens » et « messianiques » désignent jusqu’à nos jours la même chose : des disciples de Jésus le Messie. Mais le premier terme vient du grec tandis que le deuxième vient de la terminologie hébraïque du terme Messie. Les « chrétiens » de l’époque étant principalement des juifs, le terme « messianiques » semble donc plus approprié.


Pour terminer cette introduction, nous ajouterons que le personnage de Joseph se montre complexe, tout comme l’étude objective de ses écrits, rédigés a posteriori et faisant l’apologie de ses nouveaux maîtres, les Romains. Joseph se donne volontiers le beau rôle et les historiens sont un peu divisés sur le personnage et ses travaux. Quoi qu'il en soi, ses travaux sont d'une richesse inestimable pour comprendre le premier siècle, dans cette Judée en effervescence.


Le but ici n’est donc pas de faire une biographie du personnage mais de présenter globalement l’époque de Joseph, la révolte juive et la prise de Jérusalem, le contexte social et religieux avec sa diversité de courants, dont celui, naissant, des messianiques.

Enfin, la période de la chute de Jérusalem face aux Romains a des accents tout à fait apocalyptiques et nous pouvons également y voir quelques parallèles et leçons avec notre époque.


Ce premier article sera principalement consacré au contexte historique précédant la destruction du Temple, tandis qu’un deuxième le sera davantage sur les ressemblances avec notre temps.


Jeunesse de Joseph


Joseph naît en 37 ap JC, à Jérusalem. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il concentre en sa personne la complexité du peuple juif de l’époque. En effet, sa mère est issue de la noblesse hasmonéenne. La dynastie royale des Hasmonéens vient de la famille Maccabée, victorieuse des Grecs (-166 à -164) qui avaient pillé le Temple. Du temps de Joseph, les « rois juifs » successifs ne sont plus que de piètres descendants de ces illustres héros : complaisants avec le pouvoir romain qui dirige, de fait, la Judée ; les aristocrates juifs se « romanisent » et s’hellénisent.


De famille noble, Joseph fait aussi partie d’une lignée sacerdotale prestigieuse du côté de son père, Mathias, qui appartient aux Yehoyarib, descendants d’Aaron et de Lévi. Cet héritage paternel d’une ascendance religieuse et noble amènera naturellement Joseph sur les voies de la prêtrise.

Logiquement, Joseph aurait donc dû se rattacher au courant des sadducéens, ces membres du clergé du Temple issus de l’aristocratie sacerdotale. Les sadducéens contrôlent en partie le sanhédrin, sont haïs par le peuple pour leur collaboration avec les Romains et l’emprise qu’ils font peser sur les fidèles (notamment financière, voir l’épisode de Jésus qui renverse les tables des vendeurs du Temple).


buste de Flavius Joseph

Jésus était foncièrement opposé à cette élite sûre d’elle-même, qui détourne les textes bibliques et rejette notamment la foi dans la résurrection des morts. Les sadducéens étaient, en outre, proches de l’aristocratie royale hellénisée et anti-pharisiens.


Joseph résumera plus tard ce conflit entre les deux courants principaux du judaïsme de son époque en ces termes :


« Les pharisiens ont transmis au peuple certaines règles qu'ils tenaient de leurs pères, qui ne sont pas écrites dans les lois de Moïse, et qui, pour cette raison, ont été rejetées par les sadducéens, qui considèrent que seules devraient être tenues pour valables les règles qui y sont écrites et que celles qui sont reçues par la tradition des pères n'ont pas à être observées. » (Antiquités judaïques, XIII-297)


L’opposition entre pharisiens et sadducéens repose également sur le thème de la résurrection des morts. Les pharisiens étaient, à l’origine, proches du peuple, avant de peu à peu s’embourgeoiser et de ressembler aux sadducéens (élite religieuse tentée par le pouvoir et les richesses). Jésus dénonce cet état de fait des pharisiens de son époque. Pourtant, Yeshua comme ses disciples étaient proches du pharisaïsme et l’on pourrait (avec des pincettes, cependant) dire, d’une certaine manière, que Jésus et ses disciples étaient de ce courant. Yeshua appartenait a priori à la branche pharisienne des "Hassidim", porté davantage sur la pratique et la sainteté de vie plus que la connaissance.


Cela ne veut pas dire pour autant que Yeshua était peu instruit : au contraire, son enseignement et sa vie témoignent de son érudition tant au niveau des Ecritures que de la tradition orale (Yeshua utilisait beaucoup les paraboles pour illustrer ses enseignements par exemple). Ainsi, Yeshua, par sa vie et son enseignement (Halakha) démontre de nombreuses similitudes avec d'autres grands maîtres pharisiens tel que Hillel l'Ancien (qui disait : « Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît, ne l'inflige pas à autrui. C'est là toute la Torah, le reste n'est que commentaire. Maintenant, va et étudie") ou encore Yohanan ben Zakaï et Hanina ben Dossa.


Les spécialistes israéliens de la période néo-testamentaire, tels que le professeur Flusser, vont en tous cas dans ce sens : Jésus ne remet jamais en cause la Torah ; Il est encore plus extrême que les pharisiens sur certains sujets et dans sa vie, Il n’est jamais allé à l’encontre de la tradition juive d’essence pharisienne. En revanche, Il accordait plus d’importance à la pratique des commandements qu’à l’étude de ceux-ci et Il passait beaucoup de temps avec des gens de mauvaise vie, au grand dam des pharisiens.




Par ailleurs, si Jésus dénonce les agissements des pharisiens dans ses paroles, c’est selon la tradition juive de l’époque où chacun s’en prenait avec des termes forts à ses pairs (voir la controverse entre Chammaï et Hillel l’ancien). Respectant cette tradition, Jésus dénonçait avec vigueur certaines mauvaises pratiques et attitudes du petit clergé de l’époque (comme nous pourrions dénoncer certains agissements de pasteurs ou fédérations de nos jours). En revanche, Il ne s’attaque quasiment jamais aux élites de l’époque, qu’elles soient religieuses (sadducéens), politiques (roi Agrippa II) ou militaires (Romains), pour qui Il ne daigne pas attacher d’intérêt, contrairement aux pharisiens, pour qui Il démontre une réelle affection. N'est ce pas des pharisiens qui l'ont prévenu qu'Hérode Antipas cherchait à le tuer ? (Luc 13 v 31)


N’oublions pas que nombre de pharisiens étaient, au minimum, attirés par Jésus qu’ils voyaient comme un prophète enseignant (rabbi) d’influence et qui faisait des miracles. Certains deviennent même des disciples, à l’instar de Joseph d’Arimathée et Nicodème, qui étaient parmi les plus grands pharisiens de l’époque et qui siégeaient au Sanhédrin (on peut aussi évoquer Gamaliel…).



Les pharisiens sont ainsi un bloc non monolythique avec divers courants, mais ce bloc est le plus populaire auprès de la population. Joseph, pour en revenir à notre personnage, est attiré par ce mouvement auquel il souscrit en grande partie. S’il ne rejettera jamais son appartenance de classe et de sang aux sadducéens, il partage les idées sur la résurrection des morts des pharisiens, bien qu’il puisse être considéré comme faisant partie des « conservateurs » (non ouvert au messianisme, par exemple) du mouvement. Très intelligent et lucide, peut-être perçoit-il la fin prochaine de la caste des sadducéens, haïs par la population au contraire des populaires pharisiens.


Pourtant, à l’âge de seize ans, le jeune Joseph prend une décision étonnante pour un jeune homme de son rang : il décide de partir au désert auprès d’un ermite, Bannous, pour vivre dans la rusticité de la vie au désert. Cela peut nous étonner mais en réalité, la démarche de Joseph est assez commune pour son époque.


En effet, la persécution romaine, le risque de révolte, l’influence de mouvements annonçant la venue du Messie (pas seulement les messianiques) et les querelles religieuses au sein du peuple juif poussent de nombreux judéens à marcher sur les pas des anciens, en se rendant au désert comme Moïse et le peuple sortant d’Egypte. L’exemple le plus flagrant de ce monachisme avant l’heure nous est bien connu puisqu’il s’agit du cousin de Yeshua, Jean (Yohanan) dit le "baptiste" ou "l'immergeur", qui annonça la venue du Mashiah, le Messie dont il n’est pas digne « de porter les sandales » (Mat 3 v 11).


Comme Joseph, Jean-Baptiste était de famille sacerdotale et a choisi la vie d’ascète pour purifier corps et âme de toute souillure. Joseph aussi était vraisemblablement détaché des plaisirs et du confort de sa caste, au point de passer trois ans dans le désert. Il mentionnera d’ailleurs l’existence de Jean-Baptiste dans ses écrits.

grottes de Qumran, lieu de vie des Esseniens

A 19 ans, Joseph s’en retourne chez lui, où il prend la décision d’entrer en prêtrise. Sa vie de jeune homme a été façonnée par cette recherche de la voie la plus juste entre le pharisaïsme, la doctrine sadducéenne et même l’essénisme, qu’il a fréquenté un court moment, mais dont il dénonce le rejet du mariage.


En effet, les Esséniens vivaient en communauté au désert ou dans des lieux éloignés, où ils partageaient tout, vivant d’ascétisme et se privant des plaisirs du monde afin d’être purs. Cela allait jusqu’à refuser le mariage, ce qui était inconcevable pour Joseph, pour qui l’union d’un homme et d’une femme représente le mariage entre Dieu et son peuple. Joseph décrira en détails les Esséniens en des termes plutôt élogieux, lui qui a été, dans l’ensemble, fasciné par ce mouvement qu’il a fréquenté un an. Ses écrits sur les Esséniens sont une source centrale pour les historiens, afin de comprendre ce mouvement assez méconnu à qui l’on a prêté diverses hypothèses loufoques.



Pour certains, Jésus ou encore Jean-Baptiste auraient été des Esséniens ou attirés par le mouvement, alors même que Jésus et Jean-Baptiste ne voulaient pas vivre en communauté et sont en désaccord profond avec les Esséniens sur divers sujets. Jésus vivait parmi le peuple tandis que Jean-Baptiste vivait seul dans le désert, mais dans le but d'amener le peuple d'Israël à la repentance (des foules entières venaient le voir de Judée, Galilée et autre au point que le tétrarque Hérode Antipas le fera arrêter).


" Des gens étaient rassemblés autour de lui car ils étaient très exaltés en l'entendant parler. Hérode craignait qu'une telle faculté de persuader ne suscitât une révolte, la foule semblant prête à suivre en tout les conseils de cet homme. Il aima donc mieux s'emparer de lui avant que quelque trouble se fut produit à son sujet, que d'avoir à se repentir plus tard, si un mouvement avait lieu, de s'être exposé à des périls"

(Antiquités de Flavius Joseph)


De nombreuses autres raisons décrédibilisent les liens de Jésus ou Jean avec l’essénisme…



C’est ainsi que nous conclurons la première partie sur Joseph et les temps apocalyptiques de son époque : le peuple juif était dérouté spirituellement, par l’absence d’une direction spirituelle. Les sadducéens sont haïs et collaborent avec le pouvoir juif proche des Romains ; les Esséniens méprisent les autres Judéens tandis que les Pharisiens s’embourgeoisent bien qu'ils soient encore globalement appréciés par la population et fervents.


Une partie du peuple suit désormais les préceptes d’un certain Yeshua, crucifié sur une croix par les Romains, et dont les disciples annoncent des temps messianiques. De plus, des mouvements de révoltés (zélotes/sicaires) prônent la violence pour précipiter la venue du Messie et menacent la fragile situation politico-militaire du royaume de Judée.


Joseph est donc un juif de son époque, à la recherche de Dieu mais déçu par les systèmes religieux qui ne parviennent plus à répondre aux aspirations du peuple. Dans ce contexte de divisions internes, Joseph choisit de se rattacher aux Pharisiens, par conviction mais aussi pour obtenir un soutien populaire.


deuxième partie à suivre ....



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