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2eme partie: Flavius Joseph, un témoin de temps apocalyptiques

Dernière mise à jour : 25 avr. 2023

Nous avons brossé, au cours de notre première partie, le décor religieux de la Judée et du peuple juif, largement divisé entre plusieurs grands courants de pensée. Beaucoup attendent le Messie dont le prophète Daniel a annoncé la venue, il y a environ 500 ans (prophétie des 70 semaines, septaines, pour être exact, accomplie avec la venue du Messie Yeshua sur terre, 490 ans plus tard).

Le joug romain devient de plus en plus lourd à porter et le pouvoir juif des Hérodiens n’est qu’un gouvernement fantoche, dont le seul but consiste à valider les décisions de Rome.


Voyons un peu plus en détails, dans cette deuxième partie comment la dissension grandissante entre les Juifs et Rome ne pouvait qu’aboutir au conflit.

Il faut pour cela revenir près d’un siècle en arrière, lorsque Pompée, général romain, s’empare de la Judée en -63, alors que le pouvoir juif hasmonéen est déchiré par une guerre civile entre deux clans rivaux. La Judée devient alors un protectorat romain.


Mais bien pire que cela : les légions de Pompée ont profané le lieu saint du Temple et le général romain lui-même a foulé ce lieu dans lequel seul le grand prêtre peut se tenir, lors du rituel de Kippour. Pour bien comprendre la Bible, l’époque de Jésus, des apôtres, l’espérance de beaucoup de voir en Jésus le libérateur du peuple romain, cet événement de -63 est indispensable.


C’est d’ailleurs l’un des accomplissements de la prophétie de Daniel sur l’abomination de la désolation établie dans le lieu saint.


La dynastie des Hasmonéens est remplacée par celle des Hérodiens, dont le fondateur, Hérode le Grand (73 av J-C - 4 av J-C), n’est autre que celui qui ordonna la mise à mort des nouveaux-nés de Béthléhem, pour tuer ce prétendant au trône d’Israël qui vient de naître.


La dynastie hérodienne n’est même pas réellement juive puisque les hérodiens sont Iduméens, peuple tout juste converti (principalement pour des raisons politiques) au judaïsme. Son territoire, situé à l’Est du Jourdain, correspond peu ou prou à l’Edom biblique. Les Judéens sont donc hostiles à ces dirigeants étrangers et convertis au judaïsme.


(Petite parenthèse : le terme de « Juif », dans les évangiles et écrits des apôtres renvoie souvent aux Judéens, ce qui a entraîné de nombreuses inexactitudes dans nos milieux chrétiens où le terme de « Juif » renvoie forcément au peuple juif. Yeshua et ses apôtres étaient Galiléens et l’inimitié entre Galiléens et Judéens était particulièrement forte à cette époque, ce qui explique certaines phrases fortes du Nouveau Testament qui ont pu alimenter des siècles d’antisémitisme).


Hérode le Grand entreprend une romanisation de la Judée, même s’il donne également aux juifs (comprendre par « Judéens ») des gages de sa sympathie, par l’agrandissement et l’embellissement du Temple. A sa mort, les Romains divisent le pouvoir de la dynastie hérodienne en plusieurs régions : le fils aîné, Hérode Archélaos, gouverne la Judée, la Samarie et l’Idumée ; Hérode Antipas (bourreau de Jean-Baptiste, Marc 6 v 19) obtient la Galilée et Pérée, tandis que Philippe le tétrarque est nommé gouverneur de Transjordanie.


Plus que jamais, le pouvoir juif est soumis à Rome, au grand dam de la population juive et des divers courants religieux. Jésus lui-même restera muet devant Hérode Antipas, avant sa condamnation à mort, ce même Hérode qu’il avait traité de « renard » pendant son ministère (Luc 13 v 32).


La situation se tend encore lorsque l’empereur romain Caligula (12 – 41 ap J-C) ordonne au légat de Syrie, Pétronius, d’installer des statues à son effigie dans le Temple. Comme ses prédécesseurs, Caligula déteste ce peuple oriental qui refuse d’adopter les dieux romains pour ne garder que l’Eternel. Tous les autres peuples conquis par Rome s’y sont bien pliés sans difficultés. La folie idolâtre ne fait que s’amplifier à Rome, où Caligula vient d’instaurer le culte de l’empereur-dieu, du vivant de l’empereur. Le légat Pétronius est stupéfait de cet ordre, qui risque d’embraser la situation et qui équivaut à déclarer la guerre à ce peuple d’insoumis juifs.


Dans une très rare prise de position personnelle, qui équivaut à un suicide, Pétronius envoie à Caligula un message pour lui signifier de reconsidérer sa décision. Pétronius reçoit d’abord une réponse de l’empereur, lui intimant de se suicider pour avoir enfreint son ordre (voir Flavius Josèphe, Les Antiquités juives, livre 18). Puis, une seconde missive annonce l’assassinat de l’empereur, victime d’un complot.


La guerre judéo-romaine est ainsi retardée de quelques décennies, au tout dernier moment. Mais les griefs restent présents.


D’autant que le pouvoir politique des Hérodiens s’en prend également aux meneurs des juifs.


En effet, comme les Romains, les Hérodiens ne peuvent supporter cette population, que l’espérance dans une libération messianique exaspère. Surtout, beaucoup dans le peuple entament un mouvement de Téchouva (retour à Dieu en cherchant à se purifier, dans les mouvements pharisien, essénien et zélote), ce qui irrite les Hérodiens aux mœurs décadentes et romanisés.

Ainsi, Hérode Antipas traita avec dédain Yeshua, qui refusa de répondre à ses questions et d’opérer des miracles devant lui (Luc 23 v 6-12). Ce même Antipas condamna à mort Jean-Baptiste. Par la suite, Agrippa II, arrière petit-fils d’Hérode le Grand, sera chamboulé par le discours d’un certain Paul de Tarse (Actes 25 et 26).



Les élites sadducéennes ne sont pas en reste et le nouveau grand-prêtre Hanan fait accuser, vers 62, l’un des hommes les plus respectés de Jérusalem : Jacques dit le Juste, frère de Yeshua et chef de l’église de Jérusalem.


Voici le récit que Flavius Joseph fait de son exécution :


« Comme [le grand-prêtre] Hanan était tel et qu’il croyait avoir une occasion favorable parce que [le gouverneur romain] Festus était mort et [le nouveau gouverneur] Albinus encore en route, il réunit un sanhédrin, traduisit devant lui Jacques, frère de Jésus appelé le Christ, et certains autres, en les accusant d’avoir transgressé la loi, et il les fit lapider.


Mais tous ceux des habitants de la ville qui étaient les plus modérés et les plus attachés à la loi en furent irrités et ils envoyèrent demander secrètement au roi d’enjoindre à Hanan de ne plus agir ainsi, car déjà auparavant, il s’était conduit injustement.

Certains d’entre eux allèrent même à la rencontre d’Albinus qui venait d’Alexandrie et lui apprirent que Hanan n’avait pas le droit de convoquer le sanhédrin sans son autorisation. Albinus, persuadé par leurs paroles, écrivit avec colère à Hanan en le menaçant de tirer vengeance de lui. Le roi Agrippa lui enleva, pour ce motif, le grand-pontificat qu’il avait exercé trois mois et en investit Jésus, fils de Damnaios. »


Cette mise à mort renforce un peu plus le fossé entre les élites religieuses sadducéennes et le peuple juif. Ces sadducéens n’avaient-ils pas déjà livré Yeshua ben Yosef, le frère de Jacques le Juste, entre les mains des Romains qui l’avaient crucifié, quelques trente années plus tôt ?


Jacques fut par la suite remplacé par Shimon (Siméon), cousin de Jésus, à la tête de l'eglise naissante de Jérusalem, dont apparemment les proches de Jésus faisaient partie (notamment Myriam sa mère).


Déjà à l’époque, Yeshua disposait d’une grande popularité auprès du peuple juif, lui le Galiléen entouré de douze hommes galiléens comme lui, pourtant honnis de leurs frères judéens. Flavius Joseph, bien que né après la mort du Seigneur, relate dans ses écrits le ministère de Yeshua en ces termes :


« En ce temps-là paraît Jésus, un homme sage, [si toutefois il faut l'appeler un homme, car] ; c'était un faiseur de prodiges, un maître des gens qui recevaient avec joie la vérité. Il entraîna beaucoup de Judéens et aussi beaucoup de Grecs ; [Celui-là était le Christ.]


Et quand Pilate, sur la dénonciation des premiers parmi nous le condamna à la croix, ceux qui l'avaient aimé précédemment ne cessèrent pas. [Car il leur apparut le troisième jour, vivant à nouveau ; les prophètes divins avaient dit ces choses et dix mille autres merveilles à son sujet.] Jusqu'à maintenant encore, le groupe des chrétiens [ainsi nommé après lui] n'a pas disparu. »


Les mots en parenthèses seraient peut-être postérieurs à Joseph et retouchés par des chrétiens. Certains considèrent tout le passage comme étant de la main de Joseph. Il n’existe pas de consensus historique à ce sujet.


Ce passage est extraordinaire car c’est un texte historique « non-chrétien » qui atteste de la véracité de la vie de Jésus. Il bat aussi en brèche la théorie encore répandue dans les milieux chrétiens de la condamnation de Jésus par le peuple juif. Joseph précise bien que ce sont les grands prêtres qui ont condamné le Christ. Et encore, comme en témoignent les Evangiles, tous les grands prêtres et membres du Sanhédrin n’ont pas poussé à l’exécution de Yeshua : on nous dit notamment que Joseph d’Arimathée n’était pas présent, lors du simulacre de procès de Yeshua.


Le professeur Flusser est persuadé de cela : ce n'est pas le Sanhédrin qui a condamné Jésus mais bien une partie de celui-ci, réunit de nuit en urgence chez l'un d'entre-eux. De même, le professeur Flusser rappelle que les Romains ne sont quasiment jamais cités directement dans tout le Nouveau Testament alors que ce sont les acteurs principaux de la crucifixion du Christ (entre autres)... Tacite (auteur romain) confirme d'ailleurs que Jésus fut exécuté par Pilate.


Flusser s'interroge sur l'image plutôt neutre que semble donner les Evangiles de Pilate, qui était en réalité un homme "inflexible, entêté et cruel" selon Philon d'Alexandrie, qui ajoute qu'il était en outre violent, attiré par l'argent, autoritaire, féroce, emporté et qu'il avait la fâcheuse tendance à assassiner des prisonniers sans jugement (Flusser le compara alors à Staline). Il ordonna notamment plusieurs massacres de juifs. Un sombre portrait confirmé par Flavius Joseph.


Flavius Joseph nous livre ainsi un tableau des relations tendues entre le peuple juif et Rome, et au cœur même du peuple juif. En 63, Joseph fait d’ailleurs partie d’un groupe de prêtres dont la mission est de réclamer la libération de deux prêtres, emprisonnés à Rome par le gouverneur Félix (celui-là même devant lequel comparaît Paul, Actes 24 v 22). Joseph est introduit auprès de Poppée, la femme de l’empereur Néron, qui accepte de libérer les deux prêtres à l’âge avancé. Ce voyage était inespéré pour Joseph, qui quitte pour la première fois sa Judée natale, remplit sa mission diplomatique avec beaucoup de succès et qui gagne par la même occasion la confiance de l’impératrice, l’un des personnages les plus importants de l’empire romain.


Mais ce voyage laisse également au jeune Joseph un goût amer : il a évité de peu la noyade lors du naufrage de son navire et plusieurs autres prêtres qui l’accompagnaient n’ont pas eu la chance de survivre aux flots impétueux de la Méditerranée. Aussi, Joseph découvre avec effroi la ville de Rome, ses immeubles surpeuplés et ses ruelles encrassées.



Il découvre également la triste situation de l’importante communauté juive de Rome (environ 40 000 sur 1 million d’habitants), méprisée, réduite à l’esclavage et largement assimilée. Cette population juive de la diaspora est en décalage total avec la population juive de Judée et de Galilée : alors que dans ces deux régions, la colère gronde contre les Romains, que la population se tourne davantage vers la religion et en partie vers des groupes religieux violents et nationalistes (sicaires /zélotes, dont les apôtres Simon le Zélote et Judas Iscariot, avant de suivre Yeshua), dans la diaspora, les juifs ont globalement abandonné la religion, les commandements et la tradition.


Alors que la Judée est sur le point de s’embraser, la diaspora juive a déjà choisi son camp : les juifs d’Israël devront se battre seuls.


Lors de son passage à Rome, Joseph ne se doute pas qu’au même moment, deux personnages des plus importants du mouvement messianique des disciples de Yeshua sont présents également dans la ville.


En effet, l’apôtre Paul y est emprisonné depuis deux ans par l’empereur Néron. Shimon bar Yonah, dit Pierre, est venu depuis Jérusalem pour le soutenir et participer à l’évangélisation des communautés juives de Rome (selon certaines traditions chrétiennes). Joseph ne mentionnera jamais dans ses écrits la présence des deux hommes à Rome, mais il faut comprendre que le mouvement messianique ne constitue alors qu’une petite partie des juifs de la diaspora.


Toujours en cette année 64, alors que Joseph est rentré en Judée, un incendie gigantesque ravage une grande partie de Rome et 10 000 personnes périssent. Néron accuse alors la communauté naissante des chrétiens comme responsable de cet incendie.


S’en suivent alors des représailles, racontées en ces termes par l’auteur latin, Tacite :


« Mais aucuns moyens humains, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d'avoir ordonné l'incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d'autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d'hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens.

Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans.


On saisit d'abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d'autres, qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d'autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux.


Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux au Cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les cœurs s'ouvraient à la compassion, en pensant que ce n'était pas au bien public, mais à la cruauté d'un seul, qu'ils étaient immolés ».


(Tacite, Annales, XV)


Selon la tradition chrétienne, c’est lors de cette vague de persécution abominable que sont mis à mort Paul et Pierre : le premier est décapité tandis que le deuxième est crucifié la tête en bas. Néanmoins, seuls les messianiques semblent être touchés par cette persécution. Non pas que les Romains distinguent ce courant du reste du judaïsme, mais ce sont les personnes les plus remuantes et opposées au pouvoir romain au sein du peuple juif de la diaspora.



Les années qui suivent, la situation se dégrade encore très vite : le nouveau gouverneur romain Florus est impitoyable. Il multiplie les condamnations à mort et les vexations envers les juifs, dont même la reine juive Bérénice, soeur d’Agrippa II, n’obtiendra pas la clémence du gouverneur.


En 65, Néron, dans un excès de rage, bat à mort sa femme Poppée, alors enceinte. Néron semble sombrer dans la paranoïa et rechigne de plus en plus à gouverner, lui qui préfère les arts pour lesquels il s’imagine doté de talents. Véritable antichrist de son époque, Néron se met à dos une part grandissante des élites romaines. Avec la mort de Poppée, les juifs perdent l’un de leurs seuls soutiens, alors que la situation est explosive.


La guerre judéo-romaine est en marche.


Dans ce deuxième article, nous avons présenté le contexte, sous un œil davantage axé sur les relations entre les Juifs et Rome, le pouvoir politique.


Si les juifs étaient eux-mêmes divisés entre leurs différents mouvements religieux, l’animosité croissante avec le pouvoir des Hérodiens et des Romains conduisait les juifs d’Israël au pied du mur : la guerre était désormais inévitable face à ce Goliath romain. Imaginez : quelques milliers de juifs sans expérience du combat, ni équipement allaient affronter les terribles légions romaines, véritable ogre militaire suréquipé avec des technologies de pointe. La bataille semblait perdue d’avance sur le papier. Mais les Juifs avaient une espérance : celle d’une délivrance du Messie.


A suivre...



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2 Comments


Merci de ces éclairages !! :)


J'ignorais totalement pour les différences Judéens/Galiléens, c'est très intéressant !


A propos de Bérénice, il me semble qu'elle était la soeur et non l'épouse d'Agrippa II, mais comme on lui prêtait des relations incestueuses... Cependant oui, elle régnait à ses côtés, et on sait peu de choses sur l'épouse d'Agrippa d'ailleurs...


(Poppée par contre était vue comme cruelle et aussi décadente que son mari, maintenant cela ne l'empêchait pas de vouloir soutenir les Juifs...)


On voit que les temps n'ont pas changé, l'Histoire se répète inlassablement, comme pour nous rappeler à chaque fois de ne pas commettre la même erreur. La dé-judéo-christianisation de l'Occident et de son influence conduira immanquablement l'homme à redevenir aussi…

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associationkeren
associationkeren
Nov 27, 2022
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Tout à fait, l'Histoire du premier siècle est assez semblable à notre époque, d'où l'intérêt d'étudier cette période. On constate vraiment une fracture spirituelle entre un peuple juif globalement empreint d'attentes messianiques (mais mal guidé) et un pouvoir étranger romain totalement décadent.


Merci, j'ai corrigé pour Bérénice qui est bien la soeur d'Agrippa (même si l'on peut s'interroger sur les moeurs de ceux-ci, l'inceste étant très en vogue chez l'élite romaine que côtoyait la noblesse juive romanisée).

De même, vous avez raison pour Poppée: comme beaucoup de personnages de premier plan de l'empire romain, elle était vraisemblablement ignoble (sauf aux yeux de Joseph qui a surement vu en elle un espoir pour son peuple).


D'une manière générale, l'élite romaine était…


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